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du sable volcanique et des cendres, voilà tout ce qui nous entourait. »

À onze heures, les voyageurs arrivèrent à la base du pic proprement dit.

« La vue à l’ouest était magnifique ; le Popocatepetl et la Malinche s’élevaient des hautes terres du Mexique, dont le bleu sombre était parsemé de lacs qui brillaient comme des pierres précieuses. À l’est, le paysage était enveloppé par le brouillard et les nuages. Un vent aigu augmenta le froid ; j’envoyai les Indiens dans une forêt qui se trouvait au-dessous de nous, à une heure de distance. Ils en rapportèrent du bois pour faire du feu et construire une hutte. Ils s’employèrent ensuite à cette construction avec ardeur. Un haut roc de granit formait la cloison ; un plus petit, placé à côté, formait l’angle ; l’autre angle était formé par un pieu, fixé à l’aide de pierres placées alentour, car le sol était trop fortement gelé pour qu’il fût possible de le creuser. La charpente fut assujettie par des cordes et l’intérieur couvert et tapissé avec des nattes de paille. »

Bien qu’un peu trop aérée, cette maison rustique protégea ses hôtes au moins contre l’excès du froid. Toutefois, l’air raréfié rendait leur respiration plus fréquente et plus haletante, et tous sentaient des douleurs de tête aiguës et souffraient de la fièvre. La hauteur à laquelle ils étaient parvenus dépassait déjà celle du Mont-Blanc. Le thermomètre marquait dix degrés au-dessous de zéro, ce qui contrastait singulièrement avec les vingt-neuf degrés au-dessus par lesquels les voyageurs avaient passé, peu auparavant, sur la terra caliente. Pendant la nuit, des bandes de loups, attirés par l’odeur, entourèrent la hutte. Le matin suivant, la troupe fit ses derniers préparatifs pour l’ascension du pic. Munis de provisions, d’instruments astronomiques et météorologiques, pourvus d’épaisses et vertes feuilles de fougères, armés de crochets à glace et de bâtons ferrés, les voyageurs commencèrent à sept heures, au mot de ralliement « salut ! » à gravir la hauteur d’un pas mesuré.

Ils durent d’abord s’avancer sur un terrain d’éboulement friable, couvert seulement par places d’un peu de neige, puis grimper sur de grosses pierres et des blocs de rochers, au milieu de profondes crevasses et de ravins.

Après une longue demi-heure, un des conducteurs leur déclara qu’il n’irait pas plus loin. Ils durent le laisser aller et porter eux-mêmes les instruments.

Après deux heures de l’ascension la plus pénible, ils étaient arrivés à trois cent soixante mètres plus haut et foulaient le champ de neige proprement dit. À ce point, le deuxième conducteur déclara à son tour qu’il n’était pas en état d’aller plus avant, et les membres de la petite troupe durent porter alternativement l’autre panier. La montée était tellement abrupte, qu’en vingt-cinq pas ils n’avançaient pas de plus de huit à dix pieds, et qu’au bout de cet espace il leur fallait prendre du repos. La lumière éclatante réfléchie sur la neige les éblouissait et troublait leur vue.

La neige était recouverte d’une couche de glace d’un demi-pouce d’épaisseur, qui très-souvent se rompait.

« Nous étions déjà assez près du cratère, dit le baron de Müller, lorsque, derrière moi, j’entendis Malmsjö appeler. Je regarde et je le vois enfoncé dans la neige jusqu’aux bras ; au même moment, une de mes jambes entre dans la neige à travers la couche de glace. Lorsque j’approchai de Malmsjö, il me montra le trou dans lequel il était enfoncé. Jamais je n’oublierai l’impression que cette vue fit sur moi. Je sentis une sueur froide ruisseler sur mon corps. Nous nous trouvions au-dessus d’un abîme dont nous séparait seulement une mince couche de glace. En vain mes regards cherchaient à découvrir le sol ; des colonnes de glace et des cristaux remplissaient la profondeur ; l’abîme, loin d’être obscur, paraissait magnifiquement éclairé par une source de lumière souterraine ; c’étaient sans doute les rayons solaires qui tombaient sur la couche de neige. La frayeur nous paralysait. Après nous être soulevés avec prudence, nous étendîmes à tout risque nos bras sur la neige, puis nous nous laissâmes peu à peu glisser. Étant descendus ainsi à une centaine de pas, nous arrivâmes à un espace qui paraissait être ferme. Là, nous tînmes conseil : il fallait décider de quel côté il était préférable de tourner l’abîme pour atteindre le cratère.

« Mais tout à coup un vent rapide éleva d’épais nuages autour de nous : ils nous enveloppaient de telle sorte qu’à trois pas l’un de l’autre nous pouvions à peine nous voir. Il était impossible de s’arrêter pour attendre la fin de cette tempête de neige. D’ailleurs, en fuyant l’abîme, nous avions laissé tomber le panier aux provisions. »

Privés de conducteurs et de vivres, les voyageurs durent rétrograder. À quatre heures du soir, ils arrivèrent à la hutte ou ils avaient passé la nuit précédente. Cette seconde nuit fut plus pénible encore. Par suite de l’afflux du sang à la tête, le blanc de leurs yeux était devenu rouge ; au milieu de l’obscurité, une inflammation accompagnée des douleurs les plus aiguës se déclara chez Sonntag et Malmsjö, et à la naissance du jour on vit avec effroi qu’ils étaient privés de la vue. Leurs paupières étaient collées par une sorte d’humeur terreuse, et même après qu’elle eut disparu, ils pouvaient à peine entrevoir la lumière du jour. Pour comble de malheur, les vivres étaient épuisés, et un Indien apporta la nouvelle qu’au-dessous d’eux, dans la zone des bois, une bande nombreuse de voleurs était en embuscade.

Le baron de Müller résolut de tenter le passage par l’ouest, vers San Andres Chalchicomula. Comme l’Orizaba se rapproche de ce côté des hautes terres du Mexique, les voyageurs avaient deux mille mètres de moins à monter pour atteindre le plateau.

On marcha longtemps, en conduisant les aveugles, sur des terrains d’éboulement et sur des pierres, puis à travers d’épaisses cendres volcaniques ; enfin après une heure et demie on rencontra d’abord la première végétation et ensuite une belle forêt de pins.

« Plus nous descendions, plus la masse des pins devenait épaisse ; un grand nombre de perroquets, qui se nourrissent de la graine des pins, interrompaient seuls par leurs cris retentissants le silence solennel de la forêt.