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pas vu soi-même. Cependant cette expédition dans l’intérieur me paraît si propre à peindre la vie des squatters australiens, que je veux essayer de l’esquisser ici. Il me manque des noms de lieux et de ruisseaux, d’arbres et de plantes, pour en faire plus qu’une esquisse ; ni lui ni moi nous ne songions alors à en publier le récit ; mais si je ne puis donner une peinture des choses, du moins retracerai-je une manière de faire, de vivre et de spéculer, dans la carrière aventureuse du colon.

À deux cents milles au nord de Sidney se trouve une vaste contrée appelée la Nouvelle-Angleterre, divisée en immenses stations portant jusqu’à trente mille têtes de bétail ou cent mille moutons. Ces stations appartiennent généralement à de riches squatters résidant à Sidney, car le sol de ces contrées est ingrat, et le climat très-chaud en été, froid en hiver, parce que la Nouvelle-Angleterre forme un plateau élevé que les vents du sud traversent en descendant des montagnes Bleues.

Ce district est célèbre par l’excellence de son grand et beau bétail, qui, transporté dans les stations du sud, sous un climat plus doux et dans des pâturages meilleurs et plus abondants, s’y engraisse rapidement. Les stations de la Nouvelle-Angleterre sont donc exclusivement des stations pour élever du bétail ; elles fournissent de bêtes grasses celles de Victoria et même celles de la colonie d’Adélaïde. Le bétail, dans cette colonie, située à l’ouest de Victoria, est toujours d’un prix plus élevé que sur les marchés de Sidney et de Melbourne, et des hommes courageux et entreprenants achètent des troupeaux dans les districts de la Nouvelle-Angleterre ou de Moreton-Bay pour les emmener avec eux dans les provinces du sud, faisant des voyages de cinq à dix mois dans l’intérieur des terres avec deux mille à deux mille cinq cents têtes de gros bétail ou bien avec d’immenses troupeaux de moutons.

Certes, il faut du courage pour risquer, dans de pareilles entreprises, des capitaux considérables. Ces voyages sont toujours écrasants de fatigue ; ils se font pendant les pluies de l’hiver, car des troupeaux entiers, attardés par quelque raison imprévue jusqu’à l’été, ont péri dans les plaines de Liverpool ou du Macquarie. Quel que soit le nombre d’hommes qu’on prend avec soi, l’œil du maître ne doit jamais se fermer pour ainsi dire, et c’est lorsque la fatigue est la plus grande qu’il doit déployer le plus de vigilance. Cependant si ces expéditions sont accompagnées de fatigues et de dangers de toute espèce, les profits assurés à celui qui arrive heureusement au terme du voyage sont si considérables, qu’il se trouve toujours des hommes énergiques prêts à tenter l’entreprise. L’énergie n’est-elle pas d’ailleurs la vertu la plus commune dans les colonies ?

M. Darchy, un Anglais de notre connaissance qui avait été élevé en Suisse, était un de ces hommes. Il allait acheter à Weewaa, sur le Nammoi, à trois cents milles de Sidney, un troupeau de deux mille bœufs, qu’il devait revendre dans le district d’Adélaïde, à la jonction du Murray et du Darling. Le 22 mai 1855, notre ami Leuba, désireux de faire ce voyage avec lui, partit pour aller le rejoindre à Sidney. L’expédition devait se composer de neuf hommes : M. Darchy et Leuba, puis deux jeunes volontaires qui entreprenaient ce voyage pour apprendre le métier de squatter, véritables surnuméraires non rétribués, mais traités en amis par le maître, et qui n’en devaient pas moins prendre toute leur part de fatigue ; enfin trois stockeepers, un conducteur pour les chariots et deux noirs, ceux-ci utiles surtout pour construire des canots, pour retrouver les chevaux le matin, suivre les traces du bétail égaré et fournir la caravane de gibier.

Seize chevaux de selle furent achetés à Sidney ; on se procura aussi six forts chevaux de trait et deux chariots à l’épreuve qui avaient déjà supporté au moins un voyage aux mines. Les provisions se composaient d’une tonne de farine, de deux balles de sucre, d’une caisse de thé, d’un tonneau de bœuf salé et d’une barrique d’eau-de-vie. Une petite tente de campagne devait abriter M. Darchy, Leuba et leurs deux amis.

Le 5 juin, à onze heures du soir, la petite troupe prit place à Sidney sur le steamer qui fait le service des côtes, et, après douze heures de traversée, débarqua avec ses chevaux, ses chariots et ses provisions à Maitland, sur la rivière Hunter, à cent vingt milles au nord de Sidney. Là, les chevaux furent attelés aux chariots, et on se mit en route pour Weewaa.

Trois cents milles environ séparent Maitland de Weewaa ; cette route devait se faire à petites journées, parce qu’on voulait conserver les chevaux frais pour leur travail futur. Chaque jour on faisait environ seize milles, et le soir, quand on arrivait à un ruisseau ou à un étang, on mettait les entraves aux chevaux, on les laissait en liberté et on s’établissait pour la nuit.

Un mois environ après leur départ de Maitland, Darchy et ses gens arrivèrent à Weewaa. Autant le pays qui entoure Maitland est riche et fertile (la culture y faisant chaque jour des progrès), autant toute l’immense plaine qui entoure Weewaa, sur un diamètre de plus de deux cents milles, est monotone et triste. Là seulement quelques pauvres huttes de bergers, point de culture, et cependant des milliers de moutons et de bœufs, des fortunes énormes appartenant à des propriétaires absents. Mais n’est-il pas bien naturel que, pour y établir leurs résidences permanentes, ces riches propriétaires préfèrent à ce pays ingrat les magnifiques environs de Sidney.

Weewaa est un petit village mal bâti, d’environ trois cents habitants. On y trouve un store, une mauvaise auberge, une station de police, un atelier de maréchal ferrant, le tout en bois, formant une seule rue au bord du Nammoi. Darchy y était depuis près d’une semaine quand, vers le milieu du jour, on entendit les beuglements lointains du troupeau qu’il attendait. Aussitôt lui et ses gens montèrent à cheval pour aller à sa rencontre ; ils prirent avec eux une partie des vaches laitières du village, qu’ils chassèrent vers le bord de la rivière, afin que, vues de l’autre rive par le bétail, elles l’engageassent à entrer dans l’eau plus facilement.

Le Nammoi était large de plus de quatre cents pieds.