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La station que l’on me proposait d’acquérir était située sur la rive droite de la Yarra, à l’extrémité de celle de mon frère, les deux habitations se trouvant à douze milles de distance. Elle était de médiocre importance, car elle ne comprenait guère plus de quinze mille arpents de bon terrain ; cependant sa proximité de la ville ajoutait à sa valeur, et pour moi le voisinage de mon frère la rendait tout à fait enviable.

Cette station portait le nom de Dalry, petit village d’Écosse, d’où le propriétaire tirait son origine ; Il en habitait ordinairement une autre dans le district de Sidney, et laissait à Dalry un de ses parents comme régisseur. Il y séjournait cependant depuis quelque temps avec l’intention de la vendre et de retourner en Europe.

L’abord de la station était difficile : située au pied de l’extrémité de la chaîne des Alpes australiennes, elle était fermée du côté de Melbourne par plusieurs éperons de cette chaîne de montagnes et par tout le cours de la Yarra qui la limitait au sud ; mais cet abord difficile était un avantage précieux pour des terrains de pâture dont le fond appartenait encore au gouvernement ; c’était une garantie de sécurité pour le propriétaire, qui devait rester paisible, possesseur de sa concession, tant qu’une route praticable pour les chariots ne satisferait pas les besoins d’une population agricole. Or aucune route ne devait s’y construire avant de longues années ; le pays était trop montueux, et le sol de bonne qualité n’avait pas assez d’étendue.

Son principal mérite était dans sa proximité même de Melbourne.

Pour en tirer tout le parti possible il fallait y établir une bonne laiterie, y remonter des chevaux maigres qu’on achetait à vile prix en ville, y dresser des attelages de bœufs, des vaches laitières, etc., etc. Pour diriger tout cela, mon ami Guillaume était un associé précieux ; avec le meilleur caractère du monde, il était grand amateur de chevaux et de la vie au grand air, et plus que personne, actif, courageux, insensible au froid, au chaud et à la fatigue.

Oiseau-lyre (menure). — Dessin de Rouyer.

Décidés à tenter ensemble cette acquisition, nous partîmes tous deux pour apprendre les intentions de notre voisin.

Le chemin battu qui conduisait chez lui traversait tout le terrain d’Yéring, et aboutissait à une colline élevée, très-rapide du côté de la Yarra ; il descendait presque perpendiculairement, serpentait ensuite pendant quelques instants au milieu des hautes herbes et des mimosas, et arrivait à la rivière qu’on traversait sur un immense gommier reliant les deux rives. Cet arbre avait été renversé là à dessein ; on en avait aplani la partie supérieure, et on avait planté à droite et à gauche des fiches en bois qui supportaient des branches placées en longueur pour élargir le pont. L’intervalle entre le tronc et ces branches était garni de mottes de gazon, et le tout formait un sentier aérien à dix pieds au-dessus de l’eau, long de cent et quelques pieds, que les hardis passaient sans descendre de cheval, et les prudents en conduisant le leur par la bride.

C’était sur cette espèce de pont qu’on passait à bras les provisions destinées à Dalry. Au haut de la colline nous avions vu sous un abri le chariot de notre voisin. Un traîneau de bois servait à transporter ses provisions du haut de la colline à la rivière, et de l’autre côté, on les rechargeait sur un autre chariot.

Après avoir passé ce pont, nous débouchâmes au centre d’une plaine semblable à celle d’Yéring, quoique de moindre étendue, où quelques centaines de bœufs et de vaches pâturaient en compagnie de nombreux kanguroos qui prirent la fuite à notre approche. Nous traversâmes cette plaine, puis une clôture à demi renversée, et la piste nous conduisit à un charmant ruisseau qui descendait la montagne et allait se perdre dans la Yarra. À partir de là le sol s’élevait imperceptiblement au-dessus de la plaine nue ; il était couvert des gommiers les plus