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En plusieurs articles fortement documentés, à la Justice et au Temps, MM. Sutter Lauinann et Anatole France, essayeront d’établir l’insuccès fatal de notre tentative. Leurs arguments ne paraissent point péremptoires.

C’est d’abord une bien longue et bien inutile dissertation sur le sens exact du mot décadent, ce sobriquet dont deux hommes d’esprit, MM. Vicaire et Beauclair, lotirent, en manière de parodie, les tendances récentes. De très jeunes gens relevèrent ce titre, s’unirent sous ce mot. Inhabiles à écrire comme à penser, ils composèrent des œuvres où s’érigent d’excellentes intentions, mais qui ne signifient pas de talents encore appréciables, Malicieusement on confondit avec eux les réelles personnalités du mouvement symboliste, on attribua à ceux-ci les œuvres de ceux-là et réciproquement. À l’encontre des théories de M. Jean Moréas, on présenta celles de MM. Baju et Ghil et, sans citer la Vogue, seule revue admise, on reproduisit à grand fracas d’exorcismes les diaboliques naïvetés du Scapin ou du Décadent. C’était une façon habile de simplifier la tâche.

Qu’on le sache donc à notre avis, la Décadence littéraire régna pendant le XVIIe et le XVIIIe siècles jusques à Chateaubriand. Les vrais décadents sont les classiques au parler si pauvre, dénué de toute puissance sensitive, de couleur, de joaillerie, de psychologie et de concision. La phrase de cette époque sonne creux rien ne gît en dessous ; le pur délayage y coule, s’y décompose, devient un liquide fade et dégoûtant. Et les gens du XVIIIe siècle ne dépassèrent pas en talent le bon journalisme. Il faut excepter l’Esther de Racine, Saint-Simon, La Bruyère. Le reste ne vaut guère lecture. Corneille écrit des choses de ce genre

Ô combien d’actions, combien d’exploits célèbres
Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres ;

et Racine répète sept fois la même rime dans un acte de Phèdre. Cela, après le vocabulaire si riche de Rabelais, de Villon, de Montaigne, des Chansons de geste cette phrase monotone, après les admirables périodes du Pantagruel, les grandioses simplicités de la mort de Roland, les puissances suggestives et mélodiques des ballades. Le meilleur de ces rhéteurs, La Bruyère, lui-même, a consacré tout un chapitre au regret des anciennes expressions.

Par suite, nous répudions absolument ce titre Décadence, puisque nous cultivons précisément une littérature contraire à celle de ces écrivains.

« Faut-il être, oui ou non, initié pour saisir les beautés de cette langue nouvelle ? » demande le chroniqueur littéraire de la Justice.

En cela, il est des distinctions. Ou bien le sujet choisi comporte des spéculations métaphysiques, des évocations suprêmes que ne peuvent dignement traduire les proses habituelles, simples outils de langage, formes usées, élargies par l’abus et où la pensée flotte sans consistance comme sans précision : — alors s’impose l’emploi d’un style hiératique, aux termes symboliques et rares, capables de ceindre nettement l’idée, de la sertir par des gemmes qui fixent l’attention, la maintiennent quelque temps liée à la pensée, en sorte que celle-ci apparaisse, non pas superficiellement, mais avec ses sources, ses lointains, ses dérivations, ses buts, avec tout ce qu’elle peut contenir ou suggérer. Ou bien la matière de l’œuvre est une simple représentation du monde, de la vie imaginative et alors le style convenu lui sied, s’adapte merveilleusement, et l’emploi du symbolisme serait en tous points défectueux. Nous revendiquons, par conséquent, le droit d’écrire sous deux formes, suivant la nature des sujets. La plupart de nos œuvres seront accessibles aux lettrés ; les autres, les préférées, celles du Grand Art, seront écrites pour les dilettanti compréhensifs que ne terrifiera point l’originalité de l’emblémature et qui, afin de multiplier leurs sensations — la joie sublime — s’occuperont à sonder et à percevoir toutes les richesses du symbole.

D’ailleurs, les symboles sont-ils aussi peu intelligibles qu’on le voudrait faire accroire ? Cette phrase du Thé chez Miranda, que publièrent avec des rires niais les manœuvres de la presse : C’est l’hiémale nuit, et ses buées, et leurs doux comas, en quoi saurait-elle le moins du monde paraître incompréhensible ? Hiémal veut bien dire « d’hiver ». Le Larousse des écoles émet cet avis. La buée, c’est « la vapeur qui se dégage ». Le coma est « une sorte de sommeil léthargique » caractérisant avec justesse ces buées immobiles dans l’air. Franchement, les gens qui ne purent comprendre cette phrase, on les peut tenir pour tout à fait ignares en leur dialecte.

Malheureusement, le public suit l’opinion de son journal, et le journaliste a horreur du neuf, parce que, pour chroniquer sur ce neuf, l’obligation lui viendrait de forger des clichés inédits, de travailler un peu. Voilà le motif qui retardera peut-être l’essor de la nouvelle école.

En outre, l’écriture et la compréhension symboliques exigent une somme de connaissances bien plus considérable que n’en demande la perfection des autres systèmes littéraires. Le naturalisme a consisté surtout dans la collection des faits quelconques de la vie journalière, amassés, enfilés les uns aux autres et unis sous la couverture jaune d’un volume Charpentier. Nous demandons autre chose. Nous demandons aux écrivains qui adopteront nos théories une science complète de la langue et des langues mères, la recherche du mot exact qui, sous sa forme unique, réunira la matière de trois ou quatre phrases actuelles. S’ils mettent de la lumière dans leurs livres, il faut qu’elle éclate, qu’elle vibre, qu’elle se tamise, qu’elle brille ; leurs étoffes doivent se plier, étendre leurs teintes et les rompre ; les sensations doivent être complexes et unes cependant ; le personnage doit vivre en dedans et y construire le monde extérieur d’après sa conformation spéciale ; et, comme le rêve est indistinct de la vie, il leur faudra peindre l’état de rêve aussi bien que l’état d’hallucination, aussi bien que les rêves constants de la mémoire ; puis rythmer la phrase selon l’allure de l’idée ; employer certaines sonorités pour telle sensation, certaine mélodie pour telle autre ; proscrire les sons qui se répètent sans harmonie voulue ; rappeler une idée exprimée d’abord par un vocable d’autre valeur mais semblable d’assonance à la première expression.

La frayeur d’entreprendre ces études subtiles nous fera longtemps honnir par les confrères. Mais ce ne semble qu’une affaire de temps. La suprématie du Symbolisme s’affirmera, nécessairement, fatalement, parce qu’elle est la plus artistique des théories.

Quant au reproche de ne pas marcher avec les idées modernes, cela signifie-t-il que nous ayons tort de ne pas écrire pour les boutiquiers auxquels le pouvoir est actuellement échu, ou pour recréer les plèbes ?

Nous ne croyons plus aujourd’hui que l’artiste soit spécialement un pitre destiné au plaisir des foules, anxieux de lire au visage public les désapprobations, et prêt à changer sa grimace si l’on feint de sourciller. Sa mission vise de plus hautes espérances. À la foule de le suivre, de le comprendre, de s’immiscer à lui, de compliquer ses propres sensations en goûtant les siennes. Lui ne doit composer que pour lui, c’est-à-dire pour l’art qui brûle en lui, et qu’il objectivera. Tant pis si, par leur bestialité, les foules restent sourdes et aveugles.

La vie moderne ne nous demeure point interdite, ainsi que le pense M. Sutter Laumann. Mais il sera permis de transfigurer dans une synthèse autre que celle donnée jusqu’à ce jour par l’impressionnisme du roman. Nous ne la peindrons pas telle qu’elle se subjective dans la cervelle du palefrenier ou du peintre d’enseignes, mais telle que nous la fera notre rétine individuelle, notre vision plus largement embrassante. Nous y introduirons les fantômes du rêve, de l’hallucination, du souvenir, les évocations imaginaires, parce que cela se trouve dans la vie et la fait. Et si nous reprenons les époques anciennes et les hommes anciens, les religions, ce prouvera que nous marchons encore avec l’Art. L’art des temps persiste tout entier dans les temples et les cathédrales. Qu’on nous montre un monument artistique des serfs ou des bourgeois, il faudra s’en tenir à la guillotine et à la Bourse !

Pourquoi penser connaître mieux l’employé de bureau que l’archer du XVe siècle ? Ils suivent les mêmes instincts ils vont à la taverne et à la gouge. Identiques, leurs aspirations se bornent à cela. Seuls les accessoires changèrent, Aussi ignobles paraissent-ils l’un que l’autre, avec cette différence que l’archer possédait une brutale grandeur inconnue à l’employé, plus hypocrite, qui fait simulacre de raison et de pensée, se proclame franc-maçon, opportuniste, athée, — et s’estime pour cela.

Au reste, nous ne revenons pas en arrière. Plus une civilisation s’affine et plus elle tend à multiplier ses sensations, des sources de joie. Notre littérature a ce but.

Paul Adam.




UNE RÉPONSE




Dans le Temps du 26 septembre, M. Anatole France commenta longuement le si discuté manifeste du Symbolisme publié dans le Figaro par notre rédacteur en chef. M. Jean Moréas adressa à M. Anatole France la lettre suivante :

Paris, le 27 septembre 1886.

Monsieur et cher confrère,

J’ai lu avec le plus grand intérêt votre si docte dissertation à propos de mon article sur le Symbolisme publié par le Figaro ; et ce me fut Une bien agréable surprise que cette critique de fin lettré parmi toutes les injures dont les chironactes de la Presse m’accablent depuis quelque temps. Après cela, vous permettrez monsieur, que j’essaye, de me justifier sur certains points de votre critique :

Vous voulez, monsieur, que j’écrive Comynes et non Commines. Pourquoi ? Les deux orthographes sont également employées : Littré, Michelet, et bien d’autres, écrivent Commines. Plus loin, monsieur, vous comparez le style de ce conseiller de Louis XI à celui de M. Thiers. Cet ingénieux paradoxe, je l’accepte, car il me sert : il pourrait prouver une fois encore quelle vertigineuse décadence suivit notre langue depuis le quinzième siècle. Quant à Rutebœuf, souffrez que je m’étonne de votre indifférence : « Je ne parle pas de Rutebœuf, dites-vous, que je n’ai guère pratiqué ». Il me semblait cependant que le « doux trouvère » avait droit à l’estime de tout bon poète.

Certes, vous avez, monsieur, très habilement défendu contre moi Vaugelas, ce gentilhomme qui aimait les beaux discours ». J’ai encore feuilleté, hier, ses remarques et j’ai le malheur de persister dans mon erreur : je le trouve pernicieux et très « tyrannique ». ce gentilhomme de l’Académie, vous aurez beau dire, monsieur.

Vous exprimez, monsieur, le désir de savoir ce que je pense de Lycophron que vous jugez « ésotérique autant que possible et suffisamment complexe. » Je suis tout à fait de votre avis, et je trouve même son poème d’alexandre extrêmement délicieux. Mais là où j’oserai vous contredire, monsieur, c’est lorsque vous dites que « la poésie hellénique vivait d’imitations. » Je pense qu’Eschyle, par exemple, Sophocle et Euripide sont des poètes de tout point dissemblables ; ils furent aussi tous trois de parfaits révolutionnaires à leur époque, Quant à la plupart des poètes de l’anthologie, j’avoue ne pas professer pour eux une admiration superlative.

Dois-je maintenant me plaindre, monsieur, de ce que vous avez pu conclure de mon article relativement à M. Théodore de Banville. Il me semble pas être si « en querelle » avec ce maître. Tout au contraire, je crois avoir suffisamment prouvé par des extraits que dans son admirable traité de poésie, M. de Banville a préconisé toutes les réformes rythmiques que nous avons le courage de réaliser, en ce moment, mes amis et moi.

Voilà, monsieur, tout ce que je voulais vous dire car, pour le reste, la plus prolixe controverse ne saurait aboutir. Vous admirez Lamartine, monsieur, tout en estimant, j’aime à le croire, Chartes Baudelaire ; et moi j’admire Baudelaire tout en estimant Lamartine. L’ultime explication de nos dissidences est, peut être, là.

Je finis, monsieur et cher confrère, en vous priant d’agréer l’hommage de mes meilleures sympathies.

jean moréas.




LES ILLUMINATIONS

D’ARTHUR RIMBAULD[1]




… et avec des rythmes instinctifs, je me flattai d’inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l’autre, à tous les sens. Je réservais la traduction. (A. R.)


Un liminaire de M. Paul Verlaine veut renseigner sur Arthur Rimbaud : ce disparu voguerait en Asie, se dédiant à des travaux d’art. Mais les nouvelles sont contradictoires ; elles le dirent marchand de cochons dans l’Aisne, roi de nègres, racoleur pour l’armée néerlandaise de la Sonde. Ce printemps, la Revue des Journaux et des Livres annonçait le « décès » de M. Arthur Rimbaud, poète et agronome. À la même époque, M. Bourget tenait d’Anglais qu’il était mort, récemment, en Afrique, au service de trafiquants d’arachides, d’ivoire, de peaux. Feu Arthur Rimbaud, — le dénomma un sommaire de la Vogue. Et tandis que l’œuvre, enfin publiée, enthousiasme plusieurs personnes et en effare quelques autres, l’homme devient indistinct. Déjà son existence se conteste, et Rimbaud flotte en ombre mythique sur les symbolistes. Pourtant des gens l’ont vu, vers 1870. Des portraits le perpétuent : M. Verlaine rappelle celui de M. Pantin dans « un coin de table » et en promet un de M. J.-L. Forain. La photographie même l’immobilisa et d’après elle, M. Blanchon grava le portrait enclavé dans les Poètes maudits. Le masque est d’un ange, estime M. Verlaine : il est d’un paysan assassin. Pour clore cette iconographie, voici, au mur de la Revue wagnérienne, une graphide non encore signalée d’Édouard Manet : un louche éphèbe, debout, appuyé à une table où un verre de cabaret et une tête d’ivrogne.

Les Illuminations. — Ce sont, soudainement apparues, aheurtées en des chocs aux répercussions radiantes, des images d’une beauté bestiale, énigmatique et glorieuse, suscitant du sang, des chairs, des fleurs, des cataclysmes, de lointaines civilisations d’un épique passé ou d’un avenir industriel.


Des corporations de chanteurs géants accourent dans des vêtements et des oriflammes éclatants comme la lumière des cimes. Sur les plates-formes, au milieu des gouffres, les Rolands sonnent leur bravoure. Sur les passerelles de l’abîme et les toits de l’auberge, l’ardeur du ciel pavoise les mâts. L’écroulement des apothéoses rejoint les champs des hauteurs où les centauresses séraphiques évoluent parmi les avalanches. Au-dessus du niveau des plus hautes crêtes, une mer troublée par la naissance éternelle de Vénus, chargée de flottes orphéoniques et de la rumeur des perles et des conques précieuses, la mer s’assombrit parfois avec des éclats mortels. Sur les versants, des moissons de fleurs, grandes comme nos armes et nos coupes, mugissent. Des cortèges de Mabs en robes rousses, opalines, montent des ravines. Là-haut, les pieds dans la cascade et les ronces, les cerfs tètent Diane. Les Bacchantes des banlieues sanglotent et la lune brûle et hurle. Vénus entre dans les cavernes des forgerons et des ermites.


Parfois le lyrisme s’enfle en folie ; les mots se massent chaotiquement et derrière eux se creusent des espaces d’abîme.


Oh ! le pavillon en viande saignante sur la soie des mers et des fleurs arctiques (elles n’existent pas) ;

Les brasiers et les écumes. La musique, vivement des gouffres et choc des glaçons aux astres.

  1. Publications de La Vogue, Paris, 4 rue Laugier. 1 vol. de 100 pp. in-8.