Ouvrir le menu principal

Page:Le Rouge et le Noir.djvu/483

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


auberges. M. le président des assises était assailli par des demandes de billets ; toutes les dames de la ville voulaient assister au jugement ; on criait dans les rues le portrait de Julien, etc., etc.

Mathilde tenait en réserve pour ce moment suprême une lettre écrite en entier de la main de monseigneur l’évêque de ***. Ce prélat, qui dirigeait l’Église de France et faisait des évêques, daignait demander l’acquittement de Julien. La veille du jugement, Mathilde porta cette lettre au tout-puissant grand vicaire.

À la fin de l’entrevue, comme elle s’en allait fondant en larmes : — Je réponds de la déclaration du jury, lui dit M. de Frilair, sortant enfin de sa réserve diplomatique, et presque ému lui-même. Parmi les douze personnes chargées d’examiner si le crime de votre protégé est constant, et surtout s’il y a eu préméditation, je compte six amis dévoués à ma fortune, et je leur ai fait entendre qu’il dépendait d’eux de me porter à l’épiscopat. Le baron Valenod, que j’ai fait maire de Verrières, dispose entièrement de deux de ses administrés, MM. de Moirod et de Cholin. À la vérité, le sort nous a donné pour cette affaire deux jurés fort mal pensants ; mais, quoique ultra-libéraux, ils sont fidèles à mes ordres dans les grandes occasions, et je les ai fait prier de voter comme M. Valenod. J’ai appris qu’un sixième juré, industriel immensément riche et bavard libéral, aspire en secret à une fourniture au Ministère de la guerre, et sans doute il ne voudrait pas me déplaire. Je lui ai fait dire que M. de Valenod a mon dernier mot.

— Et quel est ce M. Valenod ? dit Mathilde inquiète.

— Si vous le connaissiez, vous ne pourriez douter du succès. C’est un parleur audacieux, impudent, grossier, fait pour mener des sots. 1814 l’a pris à la misère, et je vais en faire un préfet. Il est capable de battre les autres jurés s’ils ne veulent pas voter à sa guise.

Mathilde fut un peu rassurée.

Une autre discussion l’attendait dans la soirée. Pour ne pas prolonger une scène désagréable et dont à ses yeux le résultat était certain, Julien était résolu à ne pas prendre la parole.