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Page:Le Rouge et le Noir.djvu/480

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Il est singulier pourtant que je n’aie connu l’art de jouir de la vie que depuis que j’en vois le terme si près de moi.

Il passait ces dernières journées à se promener sur l’étroite terrasse au haut du donjon, fumant d’excellents cigares que Mathilde avait envoyé chercher en Hollande par un courrier, et sans se douter que son apparition était attendue chaque jour par tous les télescopes de la ville. Sa pensée était à Vergy. Jamais il ne parlait de madame de Rênal à Fouqué, mais deux ou trois fois cet ami lui dit qu’elle se rétablissait rapidement, et ce mot retentit dans son cœur.

Pendant que l’âme de Julien était presque toujours tout entière dans le pays des idées, Mathilde, occupée des choses réelles, comme il convient à un cœur aristocrate, avait su avancer à un tel point l’intimité de la correspondance directe entre madame de Fervaques et M. de Frilair, que déjà le grand mot évêché avait été prononcé.

Le vénérable prélat, chargé de la feuille des bénéfices, ajouta en apostille à une lettre de sa nièce : Ce pauvre Sorel n’est qu’un étourdi, j’espère qu’on nous le rendra.

À la vue de ces lignes, M. de Frilair fut comme hors de lui. Il ne doutait pas de sauver Julien.

— Sans cette loi jacobine qui a prescrit la formation d’une liste innombrable de jurés, et qui n’a d’autre but réel que d’enlever toute influence aux gens bien nés, disait-il à Mathilde la veille du tirage au sort des trente-six jurés de la session, j’aurais répondu du verdict. J’ai bien fait acquitter le curé N…

Ce fut avec plaisir que le lendemain, parmi les noms sortis de l’urne, M. de Frilair trouva cinq congréganistes de Besançon, et parmi les étrangers à la ville, les noms de MM. Valenod, de Moirod, de Cholin. — Je réponds d’abord de ces huit jurés-ci, dit-il à Mathilde. Les cinq premiers sont des machines. Valenod est mon agent, Moirod me doit tout, de Cholin est un imbécile qui a peur de tout.

Le journal répandit dans le département les noms des jurés et madame de Rênal, à l’inexprimable terreur de son mari, voulut venir à Besançon. Tout ce que M. de Rênal put obtenir