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Page:Le Rouge et le Noir.djvu/435

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sion d’insultante hauteur qui fut un baume pour l’âme de Julien.

— Avez-vous remarqué le regard de ce petit monstre ? lui dit-il.

— Son oncle a dix ou douze ans de service dans ce salon, sans quoi je le ferais chasser à l’instant.

Sa conduite envers MM. de Croisenois, de Luz, etc., parfaitement polie pour la forme, n’était guère moins provocante au fond. Mathilde se reprochait vivement toutes les confidences faites jadis à Julien, et d’autant plus qu’elle n’osait lui avouer qu’elle avait exagéré les marques d’intérêt presque tout à fait innocentes dont ces messieurs avaient été l’objet.

Malgré les plus belles résolutions, sa fierté de femme l’empêchait tous les jours de dire à Julien : C’est parce que je parlais à vous que je trouvais du plaisir à décrire la faiblesse que j’avais de ne pas retirer ma main, lorsque M. de Croisenois posant la sienne sur une table de marbre venait à l’effleurer un peu.

Aujourd’hui, à peine un de ces messieurs lui parlait-il quelques instants, qu’elle se trouvait avoir une question à faire à Julien, et c’était un prétexte pour le retenir auprès d’elle.

Elle se trouva enceinte et l’apprit avec joie à Julien.

Maintenant douterez-vous de moi ? N’est-ce pas une garantie ? Je suis votre épouse à jamais.

Cette annonce frappa Julien d’un étonnement profond. Il fut sur le point d’oublier le principe de sa conduite. Comment être volontairement froid et offensant envers cette pauvre jeune fille qui se perd pour moi ? Avait-elle l’air un peu souffrant, même les jours où la sagesse faisait entendre sa voix terrible, il ne se trouvait plus le courage de lui adresser un de ces mots cruels si indispensables, selon son expérience, à la durée de leur amour.

— Je veux écrire à mon père, lui dit un jour Mathilde ; c’est plus qu’un père pour moi ; c’est un ami : comme tel je trouverais indigne de vous et de moi de chercher à le tromper, ne fût-ce qu’un instant.

— Grand Dieu ! qu’allez-vous faire ? dit Julien effrayé.