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à genoux et couvrit de baisers les lettres d’amour données par le prince Korasoff ?

Ô grand homme ! que ne te dois-je pas ? s’écria-t-il dans sa folie.

Peu à peu quelque sang-froid lui revint. Il se compara à un général qui vient de gagner à demi une grande bataille. L’avantage est certain, immense, se dit-il ; mais que se passera-t-il demain ? un instant peut tout perdre.

Il ouvrit d’un mouvement passionné les Mémoires, dictés à Sainte-Hélène par Napoléon, et pendant deux longues heures se força à les lire ; ses yeux seuls lisaient, n’importe, il s’y forçait. Pendant cette singulière lecture, sa tête et son cœur, montés au niveau de tout ce qu’il y a de plus grand, travaillaient à son insu. Ce cœur est bien différent de celui de madame de Rênal, se disait-il, mais il n’allait pas plus loin.

Lui faire peur, s’écria-t-il tout à coup en jetant le livre au loin. L’ennemi ne m’obéira qu’autant que je lui ferai peur, alors il n’osera me mépriser.

Il se promenait dans sa petite chambre, ivre de joie. À la vérité, ce bonheur était plus d’orgueil que d’amour.

Lui faire peur ! se répétait-il fièrement, et il avait raison d’être fier. Même dans ses moments les plus heureux, madame de Rênal doutait toujours que mon amour fût égal au sien. Ici, c’est un démon que je subjugue, donc il faut subjuguer.

Il savait bien que le lendemain dès huit heures du matin, Mathilde serait à la bibliothèque ; il n’y parut qu’à neuf heures, brûlant d’amour, mais sa tête dominait son cœur. Une seule minute peut-être ne se passa pas sans qu’il ne se répétât : La tenir toujours occupée de ce grand doute : M’aime-t-il ? Sa brillante position, les flatteries de tout ce qui lui parle la portent un peu trop à se rassurer.

Il la trouva pâle, calme, assise sur le divan, mais hors d’état apparemment de faire un seul mouvement. Elle lui tendit la main :

— Ami, je t’ai offensé, il est vrai ; tu peux être fâché contre moi.