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Page:Le Rouge et le Noir.djvu/365

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l’on voit à Paris, la même manière d’être ne peut durer plus de deux jours, » il ne l’eût pas compris. Mais quelque exalté qu’il fût, Julien avait de l’honneur. Son premier devoir était la discrétion ; il le comprit. Demander conseil, raconter son supplice au premier venu eût été un bonheur comparable à celui du malheureux qui, traversant un désert enflammé, reçoit du ciel une goutte d’eau glacée. Il connut le péril, il craignit de répondre par un torrent de larmes à l’indiscret qui l’interrogerait ; il s’enferma chez lui.

Il vit Mathilde se promener longtemps au jardin ; quand enfin elle l’eut quitté, il y descendit ; il s’approcha d’un rosier où elle avait pris une fleur.

La nuit était sombre, il put se livrer à tout son malheur sans craindre d’être vu. Il était évident pour lui que mademoiselle de La Mole aimait un de ces jeunes officiers avec qui elle venait de parler si gaiement. Elle l’avait aimé lui, mais elle avait connu son peu de mérite.

Et en effet, j’en ai bien peu ! se disait Julien avec pleine conviction ; je suis au total un être bien plat, bien vulgaire, bien ennuyeux pour les autres, bien insupportable à moi-même. Il était mortellement dégoûté de toutes ses bonnes qualités, de toutes les choses qu’il avait aimées avec enthousiasme ; et dans cet état d’imagination renversée, il entreprenait de juger la vie avec son imagination. Cette erreur est d’un homme supérieur.

Plusieurs fois l’idée du suicide s’offrit à lui ; cette image était pleine de charmes, c’était comme un repos délicieux ; c’était le verre d’eau glacée offert au misérable qui, dans le désert, meurt de soif et de chaleur.

Ma mort augmentera le mépris qu’elle a pour moi ! s’écria-t-il. Quel souvenir je laisserai !

Tombé dans ce dernier abîme du malheur, un être humain n’a de ressources que le courage. Julien n’eut pas assez de génie pour se dire : Il faut oser ; mais comme il regardait la fenêtre de la chambre de Mathilde, il vit à travers les persiennes qu’elle éteignait sa lumière : il se figurait cette chambre charmante qu’il avait vue, hélas ! une fois en sa vie. Son imagination n’allait pas plus loin.