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à fait sorti des profondeurs de son enthousiasme. Il faut que je relise toutes les lettres que j’ai faites ce matin ; Dieu sait les mots sautés et les balourdises que j’y trouverai. Comme il lisait avec une attention forcée la première de ces lettres, il entendit tout près de lui le bruissement d’une robe de soie, il se retourna rapidement ; mademoiselle de La Mole était à deux pas de sa table, elle riait. Cette seconde interruption donna de l’humeur à Julien.

Pour Mathilde, elle venait de sentir vivement qu’elle n’était rien pour ce jeune homme ; ce rire était fait pour cacher son embarras, elle y réussit.

— Évidemment, vous songez à quelque chose de bien intéressant, monsieur Sorel. N’est-ce point quelque anecdote curieuse sur la conspiration qui nous a envoyé à Paris M. le comte Altamira ? Dites-moi ce dont il s’agit, je brûle de le savoir ; je serai discrète, je vous le jure. Elle fut étonnée de ce mot en se l’entendant prononcer. Quoi donc, elle suppliait un subalterne ! Son embarras augmentant, elle ajouta d’un petit air léger :

— Qu’est-ce qui a pu faire de vous, ordinairement si froid, un être inspiré, une espèce de prophète de Michel-Ange ?

Cette vive et indiscrète interrogation, blessant Julien profondément, lui rendit toute sa folie.

— Danton a-t-il bien fait de voler ? lui dit-il brusquement, et d’un air qui devenait de plus en plus farouche. Les révolutionnaires du Piémont, de l’Espagne, devaient-ils compromettre le peuple par des crimes ? Donner à des gens même sans mérite toutes les places de l’armée, toutes les croix ? les gens qui auraient porté ces croix n’eussent-ils pas redouté le retour du roi ? Fallait-il mettre le trésor de Turin au pillage ? en un mot, mademoiselle, dit-il en s’approchant d’elle d’un air terrible, l’homme qui veut chasser l’ignorance et le crime de la terre, doit-il passer comme la tempête et faire le mal comme au hasard ?

Mathilde eut peur, ne put soutenir son regard, et recula deux pas. Elle le regarda un instant ; puis, honteuse de sa peur, d’un pas léger elle sortit de la bibliothèque.