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de ses petits pistolets, et le tira sur eux, ils prirent la fuite. Tout cela fut l’affaire d’une minute.

Le chevalier de Beauvoisis descendait l’escalier avec la gravité la plus plaisante, répétant avec sa prononciation de grand seigneur : Qu’est ça ? qu’est ça ? Il était évidemment fort curieux, mais l’importance diplomatique ne lui permettait pas de marquer plus d’intérêt. Quand il sut de quoi il s’agissait, la hauteur le disputa encore dans ses traits au sang-froid légèrement badin qui ne doit jamais quitter une figure de diplomate.

Le lieutenant du 96e comprit que M. de Beauvoisis avait envie de se battre : il voulut diplomatiquement aussi conserver à son ami les avantages de l’initiative. — Pour le coup, s’écria-t-il, il y a là matière à duel ! — Je le croirais assez, reprit le diplomate.

— Je chasse ce coquin, dit-il à ses laquais ; qu’un autre monte. On ouvrit la portière de la voiture : le chevalier voulut absolument en faire les honneurs à Julien et à son témoin. On alla chercher un ami de M. de Beauvoisis, qui indiqua une place tranquille. La conversation en allant fut vraiment bien. Il n’y avait de singulier que le diplomate en robe de chambre.

Ces messieurs, quoique très nobles, pensa Julien, ne sont point ennuyeux comme les personnes qui viennent dîner chez M. de La Mole ; et je vois pourquoi, ajouta-t-il un instant après, ils se permettent d’être indécents. On parlait des danseuses que le public avait distinguées dans un ballet donné la veille. Ces messieurs faisaient allusion à des anecdotes piquantes que Julien et son témoin, le lieutenant du 96e, ignoraient absolument. Julien n’eut point la sottise de prétendre les savoir ; il avoua de bonne grâce son ignorance. Cette franchise plut à l’ami du chevalier ; il lui raconta ces anecdotes dans les plus grands détails, et fort bien.

Une chose étonna infiniment Julien. Un reposoir que l’on construisait au milieu de la rue, pour la procession de la Fête-Dieu, arrêta un instant la voiture. Ces messieurs se permirent plusieurs plaisanteries ; le curé suivant eux était fils d’un archevêque. Jamais chez le marquis de La Mole, qui voulait être duc, on n’eût osé prononcer un tel mot.