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honneur au jeune secrétaire. Par bonheur on entama une discussion sur la question de savoir si Horace a été pauvre ou riche : un homme aimable, voluptueux et insouciant faisant des vers pour s’amuser, comme Chapelle, l’ami de Molière et de La Fontaine, ou un pauvre diable de poète lauréat, suivant la cour et faisant des odes pour le jour de naissance du roi, comme Southey l’accusateur de lord Byron. On parla de l’état de la société sous Auguste et sous George IV ; aux deux époques l’aristocratie était toute-puissante ; mais à Rome, elle se voyait arracher le pouvoir par Mécène, qui n’était que simple chevalier ; et en Angleterre elle avait réduit George IV à peu près à l’état d’un doge de Venise. Cette discussion sembla tirer le marquis de l’état de torpeur, où l’ennui le plongeait au commencement du dîner.

Julien ne comprenait rien à tous les noms modernes, comme Southey, Lord Byron, George IV, qu’il entendait prononcer pour la première fois. Mais il n’échappa à personne, que toutes les fois qu’il était question de faits passés à Rome, et dont la connaissance pouvait se déduire des œuvres d’Horace, de Martial, de Tacite, etc., il avait une incontestable supériorité. Julien s’empara sans façon de plusieurs idées qu’il avait apprises de l’évêque de Besançon, dans la fameuse discussion qu’il avait eue avec ce prélat ; ce ne furent pas les moins goûtées.

Lorsqu’on fut las de parler de poètes, la marquise, qui se faisait une loi d’admirer tout ce qui amusait son mari, daigna regarder Julien. Les manières gauches de ce jeune abbé cachent peut-être un homme instruit, dit à la marquise l’académicien qui se trouvait près d’elle ; et Julien en entendit quelque chose. Les phrases toutes faites convenaient assez à l’esprit de la maîtresse de la maison ; elle adopta celle-ci sur Julien, et se sut bon gré d’avoir engagé l’académicien à dîner. Il amuse M. de La Mole, pensait-elle.