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Page:Le Rouge et le Noir.djvu/242

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faire ces réponses, de façon que sur douze que vous présenterez à la signature du marquis, il puisse en signer huit ou neuf. Le soir à huit heures, vous mettrez son bureau en ordre et à dix vous serez libre.

Il se peut, continua l’abbé Pirard, que quelque vieille dame ou quelque homme au ton doux, vous fasse entrevoir des avantages immenses, ou tout grossièrement vous offre de l’or, pour lui montrer les lettres reçues par le marquis…

— Ah monsieur ! s’écria Julien rougissant.

— Il est singulier, dit l’abbé avec un sourire amer, que pauvre comme vous l’êtes, et après une année de séminaire, il vous reste encore de ces indignations vertueuses. Il faut que vous ayez été bien aveugle !

Serait-ce la force du sang ? se dit l’abbé à demi-voix et comme se parlant à soi-même. — Ce qu’il y a de singulier, ajouta-t-il en regardant Julien, c’est que le marquis vous connaît… Je ne sais comment. Il vous donne pour commencer cent louis d’appointements. C’est un homme qui n’agit que par caprice, c’est là son défaut ; il luttera d’enfantillages avec vous. S’il est content, vos appointements pourront s’élever par la suite jusqu’à huit mille francs.

Mais vous sentez bien, reprit l’abbé d’un ton aigre, qu’il ne vous donne pas tout cet argent pour vos beaux yeux. Il s’agit d’être utile. À votre place, moi, je parlerais très peu, et surtout je ne parlerais jamais de ce que j’ignore.

Ah ! dit l’abbé, j’ai pris des informations pour vous ; j’oubliais la famille de M. de La Mole. Il a deux enfants, une fille, et un fils de dix-neuf ans, élégant par excellence, espèce de fou, qui ne sait jamais à midi ce qu’il fera à deux heures. Il a de l’esprit, de la bravoure ; il a fait la guerre d’Espagne. Le marquis espère, je ne sais pourquoi, que vous deviendrez l’ami du jeune comte Norbert. J’ai dit que vous étiez un grand latiniste, peut-être compte-t-il que vous apprendrez à son fils quelques phrases toutes faites, sur Cicéron et Virgile.

À votre place, je ne me laisserais jamais plaisanter par ce beau jeune homme ; et, avant de céder à ses avances parfaitement