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Page:Le Rouge et le Noir.djvu/232

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quatre heures, quand Julien sera parti ? tout ne sera-t-il pas alors pour moi horreur et remords ?

Elle avait comme une idée vague de devoir quitter la vie, mais qu’importe ! Après une séparation qu’elle avait crue éternelle, il lui était rendu, elle le revoyait, et ce qu’il avait fait pour parvenir jusqu’à elle montrait tant d’amour !

En racontant l’événement de l’échelle à Julien :

— Que répondrai-je à mon mari, lui dit-elle, si le domestique lui conte qu’il a trouvé cette échelle ?  Elle rêva un instant ; il leur faudra vingt-quatre heures pour découvrir le paysan qui te l’a vendue ; et se jetant dans les bras de Julien, en le serrant d’un mouvement convulsif :  Ah ! mourir ainsi ! s’écriait-elle en le couvrant de baisers ; mais il ne faut pas que tu meures de faim, dit-elle en riant.

Viens ; d’abord je vais te cacher dans la chambre de madame Derville, qui reste toujours fermée à clef. Elle alla veiller à l’extrémité du corridor, et Julien passa en courant. Garde-toi d’ouvrir, si l’on frappe, lui dit-elle en l’enfermant à clé ; dans tous les cas, ce ne serait qu’une plaisanterie des enfants en jouant entre eux.

— Fais-les venir dans le jardin, sous la fenêtre, dit Julien, que j’aie le plaisir de les voir, fais-les parler.

— Oui, oui, lui cria madame de Rênal en s’éloignant.

Elle revint bientôt avec des oranges, des biscuits, une bouteille de vin de Malaga ; il lui avait été impossible de voler du pain.

— Que fait ton mari ? dit Julien.

— Il écrit des projets de marché avec des paysans.

Mais huit heures avaient sonné, on faisait beaucoup de bruit dans la maison. Si l’on n’eût pas vu madame de Rênal, on l’eût cherchée partout ; elle fut obligée de le quitter. Bientôt elle revint, contre toute prudence, lui apportant une tasse de café ; elle tremblait qu’il ne mourût de faim. Après le déjeuner, elle réussit à amener les enfants sous la fenêtre de la chambre de madame Derville. Il les trouva fort grandis, mais ils avaient pris l’air commun, ou bien ses idées avaient changé. Madame de Rênal leur parla de Julien. L’aîné répondit avec ami-