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Page:Le Rouge et le Noir.djvu/205

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jeter à genoux et de remercier Dieu ; mais il céda à un mouvement plus vrai. Il s’approcha de l’abbé Pirard, et lui prit la main, qu’il porta à ses lèvres.

— Qu’est ceci ? s’écria le directeur, d’un air fâché ; mais les yeux de Julien en disaient encore plus que son action.

L’abbé Pirard le regarda avec étonnement, tel qu’un homme qui, depuis longues années, a perdu l’habitude de rencontrer des émotions délicates. Cette attention trahit le directeur ; sa voix s’altéra.

— Eh bien ! oui, mon enfant, je te suis attaché. Le ciel sait que c’est bien malgré moi. Je devrais être juste, et n’avoir ni haine ni amour pour personne. Ta carrière sera pénible. Je vois en toi quelque chose qui offense le vulgaire. La jalousie et la calomnie te poursuivront. En quelque lieu que la Providence te place, tes compagnons ne te verront jamais sans te haïr ; et s’ils feignent de t’aimer, ce sera pour te trahir plus sûrement. À cela il n’y a qu’un remède : n’aie recours qu’à Dieu, qui t’a donné, pour te punir de ta présomption, cette nécessité d’être haï ; que ta conduite soit pure ; c’est la seule ressource que je te voie. Si tu tiens à la vérité d’une étreinte invincible, tôt ou tard tes ennemis seront confondus.

Il y avait si longtemps que Julien n’avait entendu une voix amie, qu’il faut lui pardonner une faiblesse : il fondit en larmes. L’abbé Pirard lui ouvrit les bras ; ce moment fut bien doux pour tous les deux.

Julien était fou de joie ; cet avancement était le premier qu’il obtenait ; les avantages étaient immenses. Pour les concevoir, il faut avoir été condamné à passer des mois entiers sans un instant de solitude, et dans un contact immédiat avec des camarades pour le moins importuns, et la plupart intolérables. Leurs cris seuls eussent suffi pour porter le désordre dans une organisation délicate. La joie bruyante de ces paysans bien nourris et bien vêtus, ne savait jouir d’elle-même, ne se croyait entière que lorsqu’ils criaient de toute la force de leurs poumons.

Maintenant, Julien dînait seul, ou à peu près, une heure plus tard que les autres séminaristes. Il avait une clef du