Page:Le Rouge et le Noir.djvu/189

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


chaque minute : c’est à faire pâlir les travaux d’Hercule. L’Hercule des temps modernes, c’est Sixte-Quint trompant quinze années de suite, par sa modestie, quarante cardinaux qui l’avaient vu vif et hautain pendant toute sa jeunesse.

La science n’est donc rien ici ! se disait-il avec dépit ; les progrès dans le dogme, dans l’histoire sacrée, etc., ne comptent qu’en apparence. Tout ce qu’on dit à ce sujet est destiné à faire tomber dans le piège les fous tels que moi. Hélas ! mon seul mérite consistait dans mes progrès rapides, dans ma façon de saisir ces balivernes. Est-ce qu’au fond ils les estimeraient à leur vraie valeur ? les jugent-ils comme moi ? Et j’avais la sottise d’en être fier ! Ces premières places que j’obtiens toujours n’ont servi qu’à me donner des ennemis acharnés. Chazel, qui a plus de science que moi, jette toujours dans ses compositions quelque balourdise qui le fait reléguer à la cinquantième place ; s’il obtient la première, c’est par distraction. Ah ! qu’un mot, un seul mot de M. Pirard m’eût été utile !

Du moment que Julien fut détrompé, les longs exercices de piété ascétique, tels que le chapelet cinq fois la semaine, les cantiques au Sacré-Cœur, etc., etc., qui lui semblaient si mortellement ennuyeux, devinrent ses moments d’action les plus intéressants. En réfléchissant sévèrement sur lui-même, et cherchant surtout à ne pas s’exagérer ses moyens, Julien n’aspira pas d’emblée, comme les séminaristes qui servaient de modèles aux autres, à faire à chaque instant des actions significatives, c’est-à-dire prouvant un genre de perfection chrétienne. Au séminaire, il est une façon de manger un œuf à la coque, qui annonce les progrès faits dans la vie dévote.

Le lecteur, qui sourit peut-être, daignerait-il se souvenir de toutes les fautes que fit, en mangeant un œuf, l’abbé Delille invité à déjeuner chez une grande dame de la cour de Louis XVI.

Julien chercha d’abord à arriver au non culpâ, c’est l’état du jeune séminariste dont la démarche, dont la façon de mouvoir les bras, les yeux, etc., n’indiquent à la vérité rien de mondain, mais ne montrent pas encore l’être absorbé par l’idée de l’autre vie et le pur néant de celle-ci.