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Pendant que cette idée imprudente faisait retentir la salle à manger, Julien avait gagné lestement la porte cochère. Ah ! canaille ! canaille ! s’écria-t-il à voix basse trois ou quatre fois de suite, en se donnant le plaisir de respirer l’air frais.

Il se trouvait tout aristocrate en ce moment, lui qui, pendant longtemps, avait été tellement choqué du sourire dédaigneux et de la supériorité hautaine qu’il découvrait au fond de toutes les politesses qu’on lui adressait chez M. de Rênal. Il ne put s’empêcher de sentir l’extrême différence. Oublions même, se disait-il en s’en allant, qu’il s’agit d’argent volé aux pauvres détenus, et encore qu’on empêche de chanter ! Jamais M. de Rênal s’avisa-t-il de dire à ses hôtes le prix de chaque bouteille de vin qu’il leur présente ? Et ce M. Valenod, dans l’énumération de ses propriétés, qui revient sans cesse, il ne peut parler de sa maison, de son domaine, etc., si sa femme est présente, sans dire ta maison, ton domaine.

Cette dame, apparemment si sensible au plaisir de la propriété, venait de faire une scène abominable, pendant le dîner, à un domestique qui avait cassé un verre à pied et dépareillé une de ses douzaines ; et ce domestique avait répondu avec la dernière insolence.

Quel ensemble ! se disait Julien ; ils me donneraient la moitié de tout ce qu’ils volent, que je ne voudrais pas vivre avec eux. Un beau jour, je me trahirais ; je ne pourrais retenir l’expression du dédain qu’ils m’inspirent.

Il fallut cependant d’après les ordres de madame de Rênal, assister à plusieurs dîners du même genre ; Julien fut à la mode ; on lui pardonnait son habit de garde d’honneur, ou plutôt cette imprudence était la cause véritable de ses succès. Bientôt il ne fut plus question dans Verrières que de voir qui l’emporterait dans la lutte pour obtenir le savant jeune homme, de M. de Rênal, ou du directeur du dépôt. Ces messieurs formaient avec M. Maslon un triumvirat qui, depuis nombre d’années, tyrannisait la ville. On jalousait le maire, les libéraux avaient à s’en plaindre ; mais après tout il était noble et fait pour la supériorité, tandis que le père de M. Valenod ne lui avait pas laissé six cents livres de rente. Il avait