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sous-préfet et M. Valenod ne pouvaient s’empêcher de l’admirer ; ils lui en semblaient moins sots. Quant à madame Derville, elle était bien loin d’avoir à exprimer les mêmes sentiments. Désespérée de ce qu’elle croyait deviner, et voyant que les sages avis devenaient odieux à une femme, qui, à la lettre, avait perdu la tête, elle quitta Vergy, sans donner une explication qu’on se garda de lui demander. Madame de Rênal en versa quelques larmes, et bientôt il lui sembla que sa félicité redoublait. Par ce départ elle se trouvait presque toute la journée tête à tête avec son amant.

Julien se livrait d’autant plus à la douce société de son amie, que, toutes les fois qu’il était trop longtemps seul avec lui-même, la fatale proposition de Fouqué venait encore l’agiter. Dans les premiers jours de cette vie nouvelle, il y eut des moments où lui qui n’avait jamais aimé, qui n’avait jamais été aimé de personne, trouvait un si délicieux plaisir à être sincère, qu’il était sur le point d’avouer à madame de Rênal l’ambition qui jusqu’alors avait été l’essence même de son existence. Il eût voulu pouvoir la consulter sur l’étrange tentation que lui donnait la proposition de Fouqué, mais un petit événement empêcha toute franchise.

XVII

Le premier Adjoint.

O, how this spring of love resembleth
The uncertain glory of an April day ;
Which now shows all the beauty of the sun,
And by and by a cloud takes all away !
Two Gentlemen of Verona.

Un soir au coucher du soleil, assis auprès de son amie, au fond du verger, loin des importuns il rêvait profondément. Des moments si doux, pensait-il, dureront-ils toujours ? Son âme était tout occupée à la difficulté de prendre un état, il déplorait ce grand accès de malheur qui termine l’enfance et gâte les premières années de la jeunesse peu riche.