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fut Juif qu’il célébra Napoléon et qu’il eut pour le César l’enthousiasme des Israélites allemands, libérés par la volonté impériale. Son ironie, son désenchantement sont semblables au désenchantement et à l’ironie de l’Ecclésiaste ; il a, comme le Kohélet, l’amour de la vie et des joies de la terre, et, avant d’être abattu par la maladie et la douleur, il tenait la mort pour le pire des maux. Le mysticisme de Heine vient de l’antique Job, et la seule philosophie qui l’attira jamais réellement fut le panthéisme, la doctrine naturelle au Juif métaphysicien qui spécule sur l’unité de Dieu et la transforme en l’unité de substance. Enfin son sensualisme, ce sensualisme triste et voluptueux de l’Intermezzo, est purement oriental, et on en trouverait les origines dans le Cantique des Cantiques. Il en est de même pour Marx. Ce descendant d’une lignée de rabbins et de docteurs hérita de toute la force logique de ses ancêtres ; il fut un talmudiste lucide et clair, que n’embarrassèrent pas les minuties niaises de la pratique, un talmudiste qui fit de la sociologie et appliqua ses qualités natives d’exégète à la critique de l’économie politique. Il fut animé de ce vieux matérialisme hébraïque qui rêva perpétuellement d’un paradis réalisé sur la terre et repoussa toujours la lointaine et problématique espérance d’un éden après la mort ; mais il ne fut pas qu’un logicien, il fut aussi un révolté, un agitateur, un âpre polémiste, et il prit son don du sarcasme et de l’invective, là où Heine l’avait pris : aux sources juives.