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Page:Lazare - L’Antisémitisme, 1894.djvu/210

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cipés légalement, ils ne l’étaient pas moralement ; ils gardaient leurs mœurs, leurs coutumes et leurs préjugés, préjugés que conservaient aussi leurs concitoyens des autres confessions. Ils étaient heureux d’échapper à leur abjection, mais ils regardaient autour d’eux avec défiance, et soupçonnaient même leurs libérateurs.

Pendant des siècles, ils avaient vu avec dégoût et terreur ce monde qui les rejetait ; ils avaient souffert de lui, mais, plus encore, ils avaient craint de perdre à son contact leur personnalité et leur foi. Plus d’un vieux Juif dut, en 1791, regarder avec angoisse cette existence nouvelle qui s’ouvrait devant lui ; je ne serais pas surpris même qu’il y en ait eu quelques-uns, aux yeux desquels la libération ait semblé un malheur, ou une abomination. Beaucoup de ces misérables chérissaient leur abaissement, leur claustration qui les tenait éloignés du péché et de la souillure, et l’effort du plus grand nombre tendit à rester soi-même au milieu des étrangers parmi lesquels on les jetait. C’est la partie éclairée, intelligente et réformatrice des Juifs, celle qui souffrait de sa situation inférieure et de l’avilissement de ses coreligionnaires, c’est celle-là qui travailla à l’émancipation, mais elle ne put pas non plus transformer brusquement ceux pour lesquels elle avait réclamé le droit d’être des créatures humaines.

Le moi judaïque n’étant pas changé par le décret émancipateur, la façon dont ce moi se manifestait ne fut pas changée davantage. Économiquement, les