Ouvrir le menu principal

Page:Laprade - Les Symphonies - Idylles héroïques, Lévy, 1862.djvu/210

Cette page n’a pas encore été corrigée


Ici des yeux brillants, un teint net et vermeil,
Sont plus rares encor qu’un rayon de soleil ;
Un froid sombre, où jamais l’éclair ne peut se faire,
Y règne dans les cœurs plus que dans l’atmosphère ;
A voir tous ces fronts bas et couleur de gros sous,
Vous devinez l’esprit qui s’agite en dessous.

Là, nul ne marche au but où j’aspire et que j’aime,
Dans la fangeuse ornière, on m’y pousse moi-même,
Là, des nobles désirs pour user le ressort,
Le peuple et le climat contre nous sont d’accord ;
Dans l’air humide et lourd la fibre s’y détrempe,
Tout fier acier s’y rouille et l’oiseau même y rampe.

Heureux qui n’a qu’à fendre un flot indifférent !
Mais tu devras ici remonter le torrent,
Et trouvant, malgré toi, ta force dans la haine,
Couvrir ton cœur sans fiel d’une armure hautaine.
J’y marche ainsi, tendu par un constant effort,
Ou pliant sous moi-même et m’offrant à la mort.
Rien n’y répare en nous la vigueur dépensée ;
L’air est, autant que l’homme, hostile à la pensée,
Et n’offre à respirer au triste amant de l’art
Que l’égoïsme infect, la fange et le brouillard.
C’est là que Dieu nous mit pour subir notre épreuve.
Parfois, sans plus d’espoir, je vais le long du fleuve,
Pour tâcher d’y revivre une heure en respirant
Les parcelles d’air pur qu’entraîne le courant,