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de la musique, dont les expressions n’ont pas de portée morale et de signification précise, les poètes et les artistes se contentent plus facilement, dans le langage qui leur est propre, d’une pensée pareillement indéterminée et qui n’a pas de prise directe sur la raison et sur le cœur ; il suffit pour eux de faire vibrer une corde quelconque de la sensibilité nerveuse. La contemplation de la nature, même la plus élevée, agit quelquefois dans le même sens : plus les perspectives sont étendues et plus elles sont vagues. Cette apparition de l’infini qui donne aux grands horizons leur charme, et au spectacle de l’univers sa haute valeur poétique et religieuse, ne peut pas être décrite ou dessinée avec de fermes et invariables contours. Tout ce qui est donné à cet ordre d’impressions par le poëte ne risque-t-il pas un peu d’amoindrir le rôle de la vraie pensée, de celle qui a une conscience nette d’elle-même, le rôle de la volonté qui se définit et qui se possède, celui du sentiment qui peut se traduire en actes, en un mot, d’amoindrir ce qui est l’homme lui-même ? Ne doit-on pas craindre que la raison, la conscience et la liberté humaine ne perdent, à cet intime commerce avec la nature et le monde des vagues harmonies, tout ce que l’imagination et l’art y ont gagné ?

Mais si indéterminé dans sa signification morale que soit le monde extérieur, il saisit vivement nos sens. Pris en détail, il est une collection des symboles matériels et palpables, s’offrant d’eux-mêmes au pinceau de l’artiste qui vit dans la familiarité de la nature.

Le relief, la couleur brillante de ces signes connus de tous, et la facilité de s’assimiler cette langue par la seule force des sensations, invitent le poète à s’en faire un idiome qui frappe énergiquement toutes les intelligences comme il frappe tous les organes. Sous une influence