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LE DESTIN DES HOMMES

— Invite-les donc à monter, fit la vieille dame à son neveu, car elle les connaissait depuis des années et c’était une pratique courante pour ceux qui avaient des voitures de prendre comme passagers les connaissances moins fortunées qui faisaient le trajet à pied. Lionel Desbiens freina pendant que sa tante faisait signe aux deux femmes de prendre place dans l’auto. Mme Lepeau rejoignit sur le siège d’arrière M. et Mme Desbiens et Lucienne s’installa à côté de Lionel. Le voyage dura à peine cinq minutes et, de part et d’autre, l’on n’échangea que des banalités ordinaires. Mme Lepeau et sa fille descendirent devant leur maison en remerciant Mme Desbiens et son neveu.

Quinze jours plus tard, Lionel Desbiens faisant le samedi soir une promenade à pied, histoire de prendre un peu d’exercice, traversait le pont jeté sur la rivière, lorsqu’il entendit une voix qui lui disait :

— Bonsoir, monsieur Desbiens.

C’était Lucienne Lepeau, qu’il venait de dépasser, et que, dans l’obscurité et absorbé par ses imaginations, il n’avait pas aperçue.

— Excusez-moi, dit-il, je suis souvent distrait et je ne vous avais pas vue.

Alors, ils se mirent à marcher côte à côte. C’était une soirée très douce, très agréable. La lune, partiellement cachée par de gros nuages noirs aux formes fantastiques, avait une figure étrange, mystérieuse.

Les deux jeunes gens allaient, impressionnés par la vision curieuse et quasi irréelle de la nuit et par le charme de l’heure et ils n’échangeaient que de rares paroles.

— Vous deviez songer à quelque chose de bien agréable et j’ai interrompu votre rêverie, fit Lucienne au bout d’un moment.