Page:Laberge - Le destin des hommes, 1950.djvu/74

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
72
LE DESTIN DES HOMMES

aspirations, les rêves les plus merveilleux. De toutes ses forces, Lucienne repoussait l’idée de la maternité, de tous ces petits qu’elle voyait chez les siens. Du moins, pour une dizaine d’années, elle ne voulait pas d’enfants qui vous prennent votre temps, votre beauté et font de vous une esclave. À trente ou trente-cinq ans, elle en accepterait un qu’elle pourrait combler de soins et choyer à son goût, mais pas avant. Puis, elle avait vu trop de pauvreté. Pour elle, elle voulait une existence large, aisée, exempte de soucis. L’été, pendant les mois de la belle saison, elle en voyait des femmes qui avaient des toilettes, des bijoux, des automobiles, qui vivaient dans le luxe, se payaient des voyages et avaient des maris qui occupaient des emplois lucratifs. Ne pourrait-elle pas, elle aussi, devenir une dame comme celles-là ? Ne pourrait-elle pas trouver un mari élégant, poli, qui gagne de l’argent, quelqu’un par exemple… comme M. Lionel Desbiens, qui venait de temps à autre passer la fin de semaine chez son oncle, M. Alphonse Desbiens, qui habitait une belle maison en pierre à un demi-arpent de chez elle, et qu’elle apercevait le dimanche alors qu’il se rendait à l’église dans sa belle automobile ? Ça c’était un beau parti, un garçon toujours bien mis, distingué, qui occupait une charge importante à la radio et qui gagnait un gros salaire, assurait-on dans la localité. Oui, ce serait un garçon comme celui-là qu’elle aimerait à avoir comme mari. Elle savait bien toutefois qu’il n’était pas pour elle. Hypocritement, elle se disait cela, mais au fond, sans se l’avouer, elle savait que bien des choses qui paraissent impossibles arrivent.

Justement, à quelques semaines de là, comme la jeune fille et sa mère s’en retournaient chez elles, après la messe, M. Lionel Desbiens passa à côté d’elles en automobile avec son oncle et sa tante.