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LE POULAILLER


Assise devant la fenêtre, dans la cuisine, Lucienne Lepeau tentait cet après-midi-là de remodeler une vieille robe qu’elle avait étrennée lors du mariage de sa sœur Adrienne, il y avait deux ans. Mais la toilette était non seulement défraîchie, mais fanée et usée. D’un geste fatigué, découragé, elle la jeta sur le plancher en s’exclamant d’une voix amère : Que c’est donc triste d’être pauvre !

Elle restait là, immobile, bien affligée, contemplant cette défroque que malgré tous ses efforts elle ne parvenait pas à rajeunir. C’était une grande et mince fille blonde, d’un blond si pâle qu’à certains moments on aurait dit que ses cheveux étaient blancs. Ce qui était le plus remarquable en elle, c’est que ses yeux étaient violets. De quelle lointaine ancêtre les avait-elle hérités ? On l’ignorait, mais ils donnaient à sa figure un charme rare et spécial.

« On ne peut pas faire une robe neuve avec des guenilles », se déclarait-elle à elle-même.

Oui, pauvre elle l’était. Toute sa famille était pauvre et le serait toujours. Sa grand-mère, qui vivait de sa pension de vieillesse, avait eu dix enfants et avait été pauvre toute sa vie. Son père, qui occupait un petit emploi à la ville, était pauvre et il le serait jusqu’à son dernier jour. Il avait sept enfants, six filles et un garçon, tous mariés, à l’exception de Lucienne, la plus jeune, qui avait vingt--