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LE DESTIN DES HOMMES

paule, la lourde masse de fer lui échappait et retombait sur le sol. Désappointé, confus, le garçon s’éloignait mais un autre s’avançait avec un air déterminé. Il remettait cinquante sous à Urgel, empoignait l’haltère d’un geste énergique, mais rendu à la ceinture, le laissait retomber.

— Ce tour-là, ça demande de la pratique, disait-il en s’en allant.

— Et de la force, ricanait Urgel.

Malgré ces insuccès, d’autres hardis gaillards s’amenaient et s’efforçaient de répéter l’exploit exécuté par Urgel.

— Cinq piastres à gagner, cinq piastres à gagner, répétait celui-ci en brandissant son billet de banque.

Prudemment quelques robustes garçons d’habitants soupesaient le poids avant de verser les cinquante sous demandés, puis reconnaissant leur impuissance, s’éloignaient sans rien dire. D’autres, toutefois, déterminés et confiants, d’un geste énergique soulevaient l’haltère de quelques pieds, mais le laissaient retomber.

Et Urgel encaissait les écus.

Lorsque le cercle des curieux paraissait vouloir se disperser, la grande femme en robe rouge se baissait, saisissait la barre à sphères nickelée près d’elle, la soulevait de quelques pouces pour s’assurer qu’elle la tenait bien en équilibre, puis d’un effort, la mettait au bout des bras, au-dessus de sa tête.

— Cinq piastres pour celui qui pourra en faire autant, annonçait-elle en laissant retomber le poids à ses pieds. Cinq piastres en prix. Une piastre pour tenter votre chance.

Les jeunes gens hésitaient. Certes, ce serait humiliant de ne pas réussir à faire un tour de force accompli par une femme.