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LE DESTIN DES HOMMES

voir d’autres. En parlant, il arrachait sa chemise et exhibait un extraordinaire torse d’athlète. Entouré d’admirateurs, il bombait la poitrine et faisait rouler les muscles de son dos.

— Ben, moé, à ta place, j’moisirais pas icitte à charroyer du fumier ou à labourer dans la boue, déclara l’un des garçons.

La remarque produisit une forte impression sur l’esprit d’Urgel. Il y pensa tout le dimanche après-midi. Alors le soir, au souper, s’adressant à son frère : « Moé j’voudrais m’en aller à la ville. Donne-moé mille piastres et je renoncerai à tous mes droits sur la terre. »

— Si tu veux partir, on va s’arranger, répondit l’autre. Nous irons demain chez le notaire. Tu me signeras un papier par lequel tu me cèdes ta part d’héritage, j’emprunterai mille piastres et je te les remettrai.

Ainsi fut fait.

Trois jours plus tard, son argent en mains et se croyant presque millionnaire, Urgel prit le train pour la ville. Tout d’abord, il se loua une chambre, s’acheta des habits et, pendant une semaine, il goûta à la liberté. Il se promenait par les rues avec un beau complet neuf, mille piastres dans sa poche et se sentait parfaitement heureux. À chaque minute, il était émerveillé par les splendeurs et la richesse de la cité. Tout de même, comme il ne voulait pas dépenser sa fortune, il se chercha du travail. En vagabondant à travers la ville, il se trouva au port et là, il s’engagea comme débardeur. Pendant de longues journées, il chargeait et déchargeait de lourdes caisses, des ballots de marchandises, des barriques de mélasse, etc. Là comme à la campagne, Urgel aimait à faire admirer ses biceps.

— Mais tu es fou de travailler ici, lui dit un jour un compagnon. À ce métier, tes muscles vont se raidir et per-