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LE DESTIN DES HOMMES

— Elle nous a jouées, elle est partie. Elle s’est enfuie, fit d’un ton lugubre la vieille de soixante-seize ans en réponse à celle qui arrivait.

— Avec l’argent ? interrogea celle-ci, d’un air atterré.

— Avec l’argent.

Et les trois syllabes résonnèrent comme un glas.

Elles étaient là, debout, sans bouger, les trois vieilles, comme frappées par un désastre irréparable, par une catastrophe sans nom. Elles regardaient autour d’elles pour voir si elles n’apercevraient pas le chapeau rouge, pendant que les derniers visiteurs aux courses sortaient en hâte pour prendre le tramway. Avec une cruelle amertume, elles réalisaient qu’elles avaient été trompées, volées et qu’après s’être crues riches elles étaient maintenant plus pauvres que lorsqu’elles étaient parties de chez elles.

— Oui, elle a dû juste fermer la porte de la cabine et ressortir immédiatement. Puis, elle a couru au club-house et a ensuite passé par le paddock et elle est montée dans la voiture d’un ami, expliqua la vieille à la lèvre barbue.

C’était plausible, très probable.

Il n’y avait plus qu’à s’en aller. Comme elles sortaient, pitoyables, infiniment malheureuses, l’homme au taxi les héla.

— On s’est fait voler, on n’a pas d’argent pour vous payer. Il nous faut retourner en tramway, déclara la vieille qui avait retenu la voiture.

— Vous me faites perdre un voyage, déclara l’homme.

C’était là l’un des accidents du métier.

Alors, bien démoralisées, les trois vieilles montèrent dans le tramway déjà rempli. Il ne restait plus de sièges disponibles. Toutes les malchances. Elles durent s’accro-