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LE DESTIN DES HOMMES

avait donné le tuyau lors de la quatrième épreuve s’approcha de nouveau et se mit à lui parler à mi-voix, avec animation. De la pointe de son crayon il lui indiquait deux numéros sur sa feuille. L’autre paraissait incrédule. Il répéta le geste avec son doigt. Puis, après un échange de phrases rapides à voix basse, il s’éloigna pendant que la femme restait songeuse.

— Allez-vous tenter votre chance sur le pari double ? répéta la vieille que mordait l’âpre désir du gain.

— Avez-vous une bonne idée ? Qu’est-ce que vous suggéreriez ? riposta l’étrangère en guise de réponse.

Cette question refroidit l’enthousiasme de la vieille. Néanmoins, pour ne pas rester à court :

— Prenons les numéros sept et six, dit-elle, les deux chiffres de mon âge.

— C’est déjà assez triste d’avoir soixante-seize ans sans vouloir parier sur ces chiffres, riposta la femme au chapeau rouge.

— Puis vous, reprit la vieille, avez-vous une idée ?

— Moi, si je pariais, je prendrais deux longs shots.

À ces mots les yeux de la vieille s’allumèrent de convoitise. Déjà, elle songeait à la forte somme qu’elle pourrait gagner si deux chevaux négligés arrivaient premiers.

— Moi, déclara-t-elle soudain, sans avoir pris le temps de réfléchir, je mettrais cinq piastres avec vous si vous vous décidiez à parier.

— Moi aussi, firent en même temps les deux autres vieilles.

Mais la femme au chapeau rouge restait indécise.

— C’est bon, annonça-t-elle après un moment. Je vais prendre les numéros trois et quatre.

Alors, les trois vieilles tendirent de leurs vieux doigts les trois billets de $5.00 qu’elles avaient reçus après la sixième