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LE DESTIN DES HOMMES

— Écoutez, papa, vous ne pourriez pas m’avancer ça ? Vous me rendriez un vrai service et je ne l’oublierais pas.

Marcheterre se sentait bien dans cette maison où il faisait chaud. Il avait bien mangé et l’alcool qu’il avait ingurgité le disposait à la bienveillance.

— Tiens, fit-il soudain. Et plongeant la main dans sa poche de pantalon, il en sortit une liasse de billets de banque. Tiens, prends ça et ne dis pas un mot à personne. C’est entre nous deux.

François prit le rouleau vert que lui tendait le vieux, le regardant un moment.

— Ah ! vous êtes un vrai père, déclara-t-il en empochant l’argent. Pis, on va prendre un autre verre. Ce sera pour vous remercier.

Les deux hommes burent de nouveau. Le père sentait son vieux corps tout réchauffé.

L’on causa encore pendant quelque temps, puis François regardant la pendule déclara :

— Je ne veux pas vous mettre dehors, mais c’est pour vous le temps de partir si vous ne voulez pas vous perdre en route.

— Pas de danger, affirma le vieux. Je connais mon chemin et j’ai encore de bonnes jambes.

François l’aida à mettre son paletot et lui remit son casque de loutre. Comme le père ouvrait la porte, le vent soufflait furieusement, repoussant de grandes nappes de neige devant lui. Le vieux entra dans le noir, le froid et la tempête…

Après le départ de son père, Zéphirine se fit une tasse de thé puis s’installa dans sa berceuse, près du poêle. Comme elle était plutôt futée, elle se rendait bien compte que le vieux avait quelque raison secrète et mystérieuse pour se