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LE DESTIN DES HOMMES

— Ah ! non, répondit-il. Marcheterre est mort ça fait déjà longtemps. Vous l’avez connu ?

— Certain. J’ai laissé la paroisse à vingt-sept ans.

— On voit que vous êtes parti depuis longtemps car vous ne connaissez pas l’histoire. Je vais vous la raconter. Si vous vous rappelez, le vieux avait deux enfants, un garçon et une fille, François et Zéphirine. Lorsque le fils se maria, son père lui donna les trois mille piastres qu’il avait en banque afin de l’aider à s’établir. François s’acheta alors une petite ferme à dix arpents de la maison paternelle. Marcheterre, lui, continua de cultiver et d’exploiter sa terre tout comme avant. Zéphirine, qui était devenue couturière, tenait sa maison. Cela dura quatre ans. Puis, un matin, voilà Marcheterre qui attelle son cheval sur la voiture, met ses habits du dimanche et, au moment de monter dans le boghei, annonce : Je m’en vais au village su l’notaire pour passer un papier et donner ma terre à François.

Zéphirine resta un moment interdite puis elle se campe devant son père et lui déclare : La terre est à vous, elle vous appartient et vous pouvez en faire ce que vous voulez, mais imaginez-vous pas que je vais travailler pour vous nourrir et prendre soin de vous. Si vous donnez votre terre à François, vous irez vivre avec lui et avec votre bru Marceline. Moi, je m’en irai gagner ma vie à la ville.

En entendant cette énergique mise en demeure, le vieux baissa la tête et resta songeur un moment. Puis, sans rien dire, il détela son cheval et alla le conduire au pâturage. Pendant toute la semaine qui suivit, il parut soucieux. Dans sa vieille tête grise, des idées contraires s’affrontaient, se faisaient la lutte. Exactement sept jours après cet incident, Marcheterre s’en fut au champ chercher son cheval, l’attela sur la voiture, endossa son habit