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LE DESTIN DES HOMMES

— J’voudrais ben le voir mort, déclarait-elle, la bouche pâteuse.

Résolu, le chauffeur lui dit comme ça :

— Ben, tracassez-vous pas, mame Latour. Je vas vous l’écraser moi, votre vieux chien. Ça fait assez longtemps qu’il jappe lorsque je passe devant chez vous. Écoutez, tâchez que vot’mari soit absent de la maison demain et je vous promets de l’écraser en passant. J’vas lui faire son affaire à vot’chien.

Alors elle le regarda. Il lui sembla qu’il était un sauveur. Elle aurait pu le prendre dans ses bras et l’embrasser. On lui aurait dit qu’elle héritait de quatre mille piastres qu’elle n’aurait pas éprouvé la moitié du contentement qu’elle ressentait en ce moment. L’on se sépara tard dans la nuit après avoir ingurgité d’autres verres de bière. Et le chauffeur répétait :

— J’vas lui faire son affaire à vot’chien, vous verrez.

Au moment de se quitter, après un dernier verre, l’homme répéta une fois de plus :

— Tracassez-vous pas, mame Latour, j’vas lui faire son affaire à vot’chien.

— Bon, pis tu viendras à la maison et je te donnerai un bon dîner, déclara la femme.

C’était vrai que Capitaine détestait le chauffeur de camion car le lendemain, lorsqu’il vit apparaître la voiture, en dépit de sa faiblesse et de son mal, il s’avança au bord de la route et, suivant son habitude, se mit à aboyer. Il n’était cependant pas dans la ligne de la voiture, mais le conducteur imprima un brusque coup au volant et le lourd camion déviant légèrement, passa en trombe, écrasant en bouillie sanglante le vieux chien hargneux.