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LE DESTIN DES HOMMES

pour se rendre à la vieille cabane, derrière la maison. Cyrille, lui, continua comme auparavant d’aller faire ses besoins dans son écurie penchée habitée uniquement par des rats.

La situation était aussi tendue que possible dans le ménage Latour. Un incident qui se produisit un soir provoqua un tragique dénouement à la crise qui durait depuis longtemps.

Depuis une semaine environ la femme avait chez elle une petite parente de la ville, une fillette anémique de cinq ans environ que la mère lui avait confiée pour quelque temps. Or, au souper, l’enfant, au lieu de demander un verre de lait, prit elle-même le pot sur la table pour remplir sa tasse, mais elle le renversa maladroitement sur la nappe et sur le plancher. Irrité de cet incident, Latour éclata en jurements pendant que la fillette toute énervée se mettait à pleurer.

Furieuse à son tour, la femme riposta : « Écoute, Cyrille, j’aime mieux essuyer un peu de lait que la bave de ton chien galeux, puant et écœurant qui porte à vomir tellement il est sale et qu’il pue. »

Après cela un silence hostile régna.

Le soir, les deux époux se couchèrent plus ennemis que jamais. De toute la nuit la femme ne put fermer l’œil tellement elle était en rage. Dès le lendemain elle mettait l’enfant dans l’autobus et la renvoyait à sa mère. Elle ne décolérait pas, ne pouvait se calmer. « Le maudit chien, il faut qu’il meure cette semaine. Si je ne le tue pas ou si je ne le fais pas tuer, je vais devenir folle. Je ne peux plus le voir, je ne peux plus l’endurer. Il faut qu’il disparaisse. Si je ne le tue pas, je veux que mon nom soit Vache. »

À ce moment le meurtre était dans son cœur. Elle aurait voulu les tuer tous les deux, l’homme et la bête.