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LE DESTIN DES HOMMES

Tout de suite en arrivant chez une ancienne connaissance, le visiteur disait : C’est moé, c’est Gédéon Quarante-Sous. Me reconnais-tu ? Alors, comme on ne s’était pas vus depuis le bel âge de la jeunesse, on se regardait, on s’efforçait de se reconnaître. On se trouvait bien changés, puis une fois retrouvés, on allumait la pipe et l’on évoquait des souvenirs. Par une ancienne habitude, ces vieux qui ne s’étaient pas vus depuis trente ou trente-cinq ans, se tutoyaient comme dans leur enfance.

La maison ne paraissait pas accueillante, pauvre, délabrée, l’air misère. Une femme d’une trentaine d’années, les pieds nus dans de vieux souliers, un chapeau d’homme sur la tête, faisait son lavage sous la remise.

— Bonjour, madame.

— Bonjour, répondit la femme, après un temps.

— Est-ce que je pourrais voir M. Dault ?

La femme le dévisageait d’un regard soupçonneux, se demandant s’il n’était pas un quêteux, l’un de ceux qui n’acceptent que de l’argent blanc.

— C’est un de ses anciens amis qui passe par ici et qui voudrait lui dire bonjour.

La femme conservait toujours son air hostile.

— Vous savez, il n’est pas ben propre. J’ai d’autres choses à faire que de le nettoyer et de le mettre beau. Vous voyez que je ne flâne pas, dit-elle, et, de la main, elle indiquait sa cuve remplie de linge baignant dans l’eau savonneuse.

Le vieux Gédéon paraissait bien désappointé.

— Venez, fit la femme, qui se décida soudain, mais je vous préviens que vous ne lui trouverez pas de ressemblance avec l’Enfant Jésus dans la crèche.

Et, secouant ses mains toutes ruisselantes d’eau, elle les essuya dans ses cheveux et pénétra dans la maison, suivie