Page:Laberge - Le destin des hommes, 1950.djvu/258

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
256
LE DESTIN DES HOMMES

cultivée et sur laquelle ma vie s’est écoulée. Même si elle reste en friche, elle m’appartient encore et, lorsque le désir m’en vient, je peux aller faire un tour jusqu’au bout et me dire qu’elle est toujours à moi.

Il a autour de ses bâtiments d’énormes amas de ferrailles de toutes sortes accumulées pendant de longues années, mais lorsqu’un marchand ambulant arrête à sa porte avec son camion et lui propose de les acheter, Latour lui répond froidement qu’elles ne lui nuisent pas. L’autre le regarde en silence se disant qu’il doit être un peu toqué.

La véranda qui était en avant de la maison à l’époque de leur mariage avait eu le temps de pourrir et de tomber en ruines.

— Fais donc poser une galerie, suppliait parfois la femme. Nous sommes vieux et nous pourrions nous reposer confortablement assis, à regarder passer les voitures sur la route. Au lieu de ça, nous sommes enfermés dans la maison comme des prisonniers.

Lui ne répondait pas.

— Oui, continuait-elle, garde tes sous et lorsque tu seras mort, tes héritiers s’en feront construire une, ils s’achèteront de bonnes chaises et le soir, bien à leur aise, ils se diront en se berçant et en écoutant la musique du radio : Le vieux fou a toujours ménagé, mais maintenant, c’est à notre tour de vivre et nous allons profiter de ses économies.

Il ne disait mot. C’était comme si elle avait parlé à une chaise.

Certains dimanches, alors qu’ils se préparaient à partir pour se rendre à l’église, elle lui disait : « Tu devrais bien te renipper un peu. Tu portes encore le même habillement que tu avais lorsqu’on s’est marié. Tes culottes ont en avant une grande tache faite par l’urine. Parfois j’ai honte de te voir ainsi. »