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LE DESTIN DES HOMMES

dans la pièce, une autre mouche allait imprudemment chercher sa pâture dans son voisinage, il faisait de nouveau descendre sa lanière sur la bestiole qui était alors réduite à néant.

— Dis donc, Cyrille, tu ne pourrais pas frapper un peu moins fort. Tu m’étourdis, remarquait Amanda que le rude claquement énervait.

— J’veux pas les blesser ; j’veux les tuer, répondait Latour.

Et la prochaine mouche qui s’aventurait près de lui était écrabouillée avec un claquement qui résonnait dans toute la maison. Latour passait parfois toute la matinée à ce jeu et souvent, il recommençait l’après-midi. Toute son attention, tout son intérêt se concentraient pendant ces heures au massacre des mouches.

— Cette chasse-là a duré toute une semaine, déclarait à une voisine Amanda que ces claquements finissent par énerver terriblement. J’aimerais mieux endurer les mouches que d’entendre ce tapage, déclare-t-elle.

C’est étonnant comme le temps fuit, comme les années passent, comme les forces s’usent. Un printemps, Latour n’avait pu trouver la vigueur voulue pour ensemencer son champ. À regret et se sentant terriblement vieilli, il avait dû le laisser en friche, l’abandonner aux mauvaises herbes qui, elles, poussent toutes seules. Laisser une terre en friche, ça c’est franchement triste. Alors, il avait vendu sa vache et ses trois vieux chevaux. Vrai, il était bien démoralisé. Sa vie d’homme était finie. Alors, il s’était plus que jamais réfugié dans l’amitié de ses deux chiens.

— Puisque tu ne la cultives pas ta terre, vends la donc, lui suggéra la pratique Amanda.

— Je la garderai jusqu’à ma mort, lui répondit le mari. Je ne veux pas voir d’étrangers salir la terre que j’ai