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LE DESTIN DES HOMMES

ivrognes, des sans-cœur, des pouilleux, des voleurs, des épaves qui traînaient sur les routes. Du printemps à la fin de l’été, Latour en essaya vingt-deux, qui tous le firent enrager. Il les gardait trois jours, une semaine ou deux semaines et, devant leur incapacité, leur mauvais vouloir, leur fainéantise, il les renvoyait. Des « fureteux », des « senteux » qui fouillaient partout. Latour qui avait connu bon nombre des vieux habitants, ne manquait jamais un encan et il achetait presque toujours un article pour lui rappeler ces anciens. C’était une varlope, une égohine, un grand plat en faïence, une horloge, un sucrier, une théière, un cadenas fabriqué par le forgeron. Il serrait ces souvenirs, ces « vieilleries » comme disait sa femme, dans un petit hangar où il gardait aussi ses outils et qu’il tenait constamment fermé à clé. C’était là son musée. Une fois, il avait acheté un antique fanal carré formé de quatre vitres et éclairant au moyen d’une chandelle. Il avait appartenu au plus vieil habitant de la paroisse qui s’en était servi pendant plus d’un demi siècle et qui était mort presque centenaire. Lorsqu’il le prenait pour aller à sa grange ou à son écurie, le vieux, par mesure de prudence, après avoir allumé sa chandelle déposait son allumette éteinte à l’intérieur du fanal. Il y avait là cinq ou six bouts d’allumettes déposées par le pionnier disparu. Latour qui avait la religion du souvenir évoquait parfois l’image de ce vieillard qu’il avait connu dans son enfance. Lorsqu’il pénétrait dans son musée, la vue de ces minuscules bouts de bois qui avaient servi à allumer le fanal lui causaient une certaine émotion. Un dimanche, au retour de la messe, il avait aperçu la porte de son hangar entr’ouverte. Un jeune homme depuis trois jours à son emploi avait brisé le cadenas, et était disparu emportant une demi douzaine de mèches, plusieurs ciseaux, un marteau et un imperméable. Il avait