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LE DESTIN DES HOMMES

— Vous aimez ça, ces pastilles ? interrogea un jour la marchande pour dire quelque chose à son client.

— Ce n’est pas pour moi. C’est pour ma tante qui tient ma maison. Elle prend ça pour aider sa digestion. Vous devez l’avoir vue. Quand il fait beau, elle est toujours sur la galerie. C’est à six ou sept minutes d’ici.

— Ah ! oui, maintenant je sais. Vous êtes M. Latour, hein ? On m’avait parlé de vous.

En d’autres occasions, ils causèrent.

Parfois le fermier lui rendait de petits services. Clairement, elle devinait qu’elle lui plaisait. Alors, certains jours elle songeait que si elle l’épousait, elle fermerait boutique et ferait sûrement une belle vie dans cette maison en brique ombragée d’un gros saule où la vieille tante se livrait à des travaux de couture assise sur la véranda. Élevée à la ville, elle ne connaissait rien des travaux de la terre, mais cela ne la préoccupait pas, car elle s’imaginait candidement qu’elle n’aurait qu’à se bercer sur la galerie de sa maison pendant que son homme serait au champ. D’avance, elle se figurait ce qu’elle ferait une fois mariée. Pour commencer, elle remplirait les tablettes de la cave de fruits et de légumes en conserve de manière à pouvoir préparer le repas en cinq minutes. Puis, pour varier ses loisirs, elle s’imaginait que l’on se promènerait fréquemment. Son mari n’avait pas d’automobile, mais bien sûr qu’il ne serait pas difficile de le décider à en acheter une. Alors, bien mis tous les deux, l’on prendrait la route dans une belle voiture. Pour commencer, ils iraient chez ses parents à lui, puis chez les siens à elle. Naturellement, l’on recevrait aussi ces gens. Ce serait un agréable échange de visites. Pour sûr que la vie serait bien plaisante. Soudain, elle était parfois interrompue dans sa rêverie par la bruyante arrivée de quatre ou cinq gamins qui achetaient pour deux sous de