Page:Laberge - Le destin des hommes, 1950.djvu/243

Cette page a été validée par deux contributeurs.


LES DEUX AMIS


À Rodolphe Girard

Lorsque la veuve Amanda Leclaire accepta d’épouser le fermier Cyrille Latour elle croyait faire une bonne affaire. À ce moment, elle vivotait des maigres recettes d’un petit magasin de friandises qu’elle avait ouvert quelques mois après la mort de son mari, tandis que Latour, vieux garçon de quarante-cinq ans, passait pour être un cultivateur riche. Ne sachant trop que faire lorsqu’elle était devenue veuve et croyant, comme c’est l’opinion générale, qu’on peut vivre à bien bon compte à la campagne elle avait laissé la ville où sa vie s’était écoulée jusque là et avait loué l’avant dernière maison d’un petit village où elle espérait arracher sa vie. Là, elle gagnait sa pitance à vendre des cigarettes, des liqueurs douces, de la gomme et des sucreries. L’été, dans ses rares sorties, elle passait parfois devant une ancienne maison en brique ombragée par un gros saule branchu et difforme. D’ordinaire, une vieille femme en tablier blanc assise sur la véranda s’occupait à quelque travail de couture. Ce tableau laissait deviner une existence aisée, calme et tranquille. C’était la demeure du fermier Cyrille Latour. Ce dernier arrêtait parfois chez la veuve Leclaire qui ne le connaissait que de vue et il achetait pour cinq sous de pastilles de menthe.