Page:Laberge - Le destin des hommes, 1950.djvu/240

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
238
LE DESTIN DES HOMMES

— Et qu’est-ce que vous mettez là dedans, Mme Huneau ?

— Je mets six œufs, une tasse de sucre, une tasse de crème, la boîte de fruits, des amandes, du raisin et des épices. Pour la farine, vous jugez de la quantité qu’il faut.

— Pas étonnant qu’avec tout ça, ça fasse un bon gâteau.

— Puis, vous savez, si vous passez devant chez nous à Noël, entrez et je vous le ferai goûter. Vous serez la bienvenue.

Une fois les deux clientes sorties, la marchande s’exclama : Si seulement, je pouvais m’acheter une demi douzaine d’oranges !


En prévision des grands froids de l’hiver, des tempêtes de neige qui empêchent de sortir, la marchande avait pris sous sa remise et descendu dans sa cave un certain nombre de bûches. Cela pouvait être très commode, car alors, elle n’aurait qu’à descendre les huit marches de son escalier et monter le bois voulu pour faire son feu.

Cependant le blême spectre de la faim planait toujours menaçant. Les tablettes de son magasin étaient presque vides de marchandises et elle n’avait que quelques piastres. Qu’allait-elle devenir ?

Ah, l’angoissant problème du pain ! Quel épouvantail ! Quel cauchemar ! Elle passait des nuits sans dormir, torturée de craintes, n’osant envisager l’idée du long, long hiver.

À vrai dire, elle avait ses légumes, mais ce n’était pas suffisant. L’avenir s’annonçait bien sombre.

Juste deux jours avant Noël, comme le vent soufflait avec une violence terrible, la marchande qui avait toujours peur du feu, n’osa pas le soir, remplir son poêle de bois