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LE DESTIN DES HOMMES

— Non, ils sont morts tous les deux et bien tristement. Pilon avait durement travaillé toute sa vie. Il avait amassé du bien et, sur ses vieux jours, il se disait qu’il allait se reposer. Ça, on peut le souhaiter, mais ce n’est pas toujours chose assurée. Ben, il avait cédé sa terre à son fils et se contentait maintenant d’aller faire un tour au champ et de voir pousser le grain. C’était trop beau pour durer. Voilà en effet qu’il lui vient une tache sur la tempe gauche. Un peu plus tard, c’était devenu une plaie, puis une gale. C’était douloureux au possible. Son fils fait venir le docteur. Celui-ci l’examine, ne dit rien, puis, au moment de partir, il prend le garçon à l’écart et lui déclare : « C’est le cancer. Il n’y a rien à faire, seulement qu’à lui donner des calmants. »

Pilon souffrait toujours le martyre. Et voilà que l’œil lui tombe comme une prune piquée d’un vers qui se détache de l’arbre et choit sur le sol. Ensuite, c’est l’oreille qui se décolle et glisse sur le drap. Pilon était affreux à voir et il endurait des douleurs atroces. Le mal s’est attaqué au cerveau et il est mort. Ça c’est triste d’avoir peiné pendant plus de cinquante ans et de finir en souffrant comme un damné. »

Maheu fit une pause, puis il reprit :

— Magloire Dupras a été ben malchanceux lui aussi. C’était un travaillant. Toujours levé à quatre heures l’été et à la besogne jusqu’à neuf heures le soir. Il avait deux garçons et avait ben établi le plus vieux. Plus tard, il avait dit au plus jeune : « Je te donne ma terre, tu prendras soin de moé. » Mais au bout d’une couple d’années, il vint l’esprit dérangé. Il était troublé, comme on dit. Parfois, il partait le matin en disant : « Je m’en vais voir mon père. » Le vieux était mort depuis trente ans. Dupras s’en allait sur la route, à travers les champs. Il marchait à l’aventure sans