Page:Laberge - Le destin des hommes, 1950.djvu/236

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
234
LE DESTIN DES HOMMES

À part ça, il lui fallait servir les clients qui, sachant qu’ils étaient dans un magasin juif, marchandaient jusque sur le trottoir. Lorsque le patron allait manger, il obligeait son employée à se tenir à la porte pour inviter les passants à entrer. Ce genre de sollicitation humiliait profondément la veuve Rendon. Jamais elle aurait cru qu’elle en viendrait un jour à une telle extrémité pour gagner sa vie.

En sortant du magasin, le samedi soir à onze heures, elle était rendue à bout et elle se mit à pleurer dans la nuit. Et elle avait encore dix minutes de marche pour se rendre à sa pension et en plus, un escalier à monter. Démoralisée, elle songeait à aller prévenir le juif qu’elle ne pourrait retourner au magasin le lundi, puis elle se décida à faire encore une semaine. À cette heure, elle avait le découragement que donnent la vieillesse et les forces usées, disparues. Entre temps, elle apprit qu’elle était tombée sur le pire patron dans toute la ville. Jamais il ne pouvait garder une employée. Toutes partaient après une semaine ou deux, un mois au plus. Le magasin ne possédait qu’une seule chaise, sans dossier, et elle était dehors, à la porte, pour le juif. Sa seule chance de s’asseoir, était de la prendre lorsqu’il allait dîner. Le vendredi, elle avait dû défaire la grande vitrine et la refaire en plein soleil par une chaleur écrasante, après en avoir lavé les carreaux. À son retour chez elle, elle passa une partie de la nuit à pleurer et eut toutes les peines du monde à se lever le lendemain tellement ses pieds, ses chevilles et ses jambes étaient enflés.

Le juif devait être satisfait des services de sa nouvelle employée et comptait évidemment la garder, car le samedi matin il lui dit : L’hiver prochain, vous ouvrirez le magasin à huit heures et vous allumerez le feu avant que j’arrive. Là dessus, la femme remarqua : La chambre de toi-