Page:Laberge - Le destin des hommes, 1950.djvu/23

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
21
LE DESTIN DES HOMMES

dans la vie et l’on se retrouve ensuite caduc, usé, avec des mines bien affligeantes. Alors, tout de suite après le premier bonjour :

— La santé, ça ne va donc pas ? demanda le vieux Gédéon.

— Non, pas fort, répondit Maheu. Moi, je suis battu de la prostate. Cette maladie, c’est dans la famille. Mon père et mon grand-père sont morts de ça. J’sais bien que je finirai comme eux. Mais c’est dur, c’est souffrant comme on ne peut pas s’imaginer. Le soir, je ne me couche jamais avant minuit. Je ne pourrais pas dormir. Alors, je veille et, à toutes les vingt minutes, je sors un moment, mais cela ne me soulage pas fort, car j’aurais besoin de me débarrasser d’une pinte d’urine et c’est à peine s’il en sort la valeur d’un dé à coudre. Le temps est long. Enfin, à minuit ou une heure, je tombe de fatigue, je me couche et je réussis à m’endormir, mais lorsque je me réveille, c’est effrayant ce que je souffre. J’aimerais autant mourir.

— Ça fait-il longtemps que tu es affligé de ça ?

— Ça fait presque un an, mais tu sais, ça ne peut pas durer longtemps comme ça. Le docteur me conseille une opération, car tu dois le savoir comme moi, lorsqu’ils voient quelques piastres à gagner, les docteurs recommandent toujours une opération. Mais à quoi bon se faire coupailler quand on est pour mourir ?

— J’sus ben de ton avis.

— Je me lamente, continua Maheu, mais je ne devrais pas me plaindre car il y en a qui sont plus malheureux que moi ou qui l’ont été. Tiens, il y a mes deux voisins, Narcisse Pilon et Magloire Dupras. Tu les as connus ?

— Certainement que je me rappelle d’eux. Vivent-ils encore ?