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LE DESTIN DES HOMMES

Prendre un gros coup ça rend l’esprit malade.


Dix jours plus tard, la population de Lavoie apprenait avec stupéfaction que la nouvelle mariée venait de donner naissance à deux jumeaux.

À Lavoie, il n’y avait pas de corbillard. Alors, lorsque l’un des rares citoyens à l’aise décédait, les parents faisaient venir celui de la paroisse voisine. Quant aux petites gens, c’est-à-dire la majorité des villageois, ceux ayant le souci de faire convenablement les choses se servaient de la camionnette du boucher. Celui-ci enlevait la couverture en toile de la voiture sur laquelle l’on hissait ensuite la bière, puis l’on se rendait à l’église. Lorsque le défunt était franchement pauvre et qu’il mourait l’hiver, l’on plaçait la caisse sur un traîneau, comme on aurait fait d’un vulgaire colis, sans qu’elle fut protégée du vent et de la neige par un tapis ou une robe de carriole. Un cheval mal étrillé traînait le mort.

C’est ainsi que, par un matin de février, alors que le vent du nord soufflait rageusement et que le thermomètre marquait vingt degrés sous zéro, l’on avait conduit à l’église la vieille Deschamps, morte à l’âge de soixante-quinze ans, après une étrange maladie. Le prêtre lui avait administré l’extrême-onction mais n’avait pu lui donner la communion parce qu’elle rendait les excréments par la bouche.

La veuve Rendon avait vu passer le cortège de sept personnes suivant le traîneau sur lequel on voyait la boîte renfermant le cadavre de la vieille. De toute sa vie, la marchande n’avait jamais rien vu d’aussi triste. Avec appréhension elle se demandait si ce n’était pas là le sort qui l’attendait un jour. Lorsqu’on approche de la vieillesse, qu’on est seule au monde, qu’on jeûne malgré soi, les ré-