Page:Laberge - Le destin des hommes, 1950.djvu/227

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
225
LE DESTIN DES HOMMES

La marchande développa le colis et déposa sur le comptoir un veston et un pantalon faits d’une étoffe carreautée.

— Bien certain, dit-elle, je vais vous arranger ça.

— Ça fait plusieurs années que mon mari avait cet habillement-là, déclara la veuve, mais il est encore bien propre, presque neuf, car il ne le portait que le dimanche pour aller à la messe.

— De combien voulez-vous que je rogne les manches ? interrogea la marchande.

— Disons un pouce et demi. Pour les culottes, enlevez deux pouces, car mon défunt avait bien ça de plus grand que mon futur.

— Je vous ferai ce travail-là, Mme Cheval, et d’avance je vous offre mes meilleurs souhaits.

Dix jours plus tard la veuve Cheval sortait de l’église avec son nouveau mari vêtu du complet carreauté que connaissaient tous les villageois de Lavoie. Il portait même la cravate bleue qu’ils étaient habitués à voir à Philias Cheval. Le soir, l’on jasait dans toutes les maisons et l’on tenait des propos railleurs sur la toilette du nouveau marié.


Comme le village ne comptait qu’une seule rue, la veuve Rendon pouvait, de sa fenêtre, voir passer les cortèges de mariage et les enterrements. C’était sa principale distraction.

Un jour, elle avait vu la fille du plombier, une jeunesse de dix-huit ans, se rendant à l’église la tête couverte de son voile blanc d’enfant de Marie pour son mariage avec le fils du charron qui la courtisait depuis plus d’un an. Les noces avaient été joyeuses et les invités étaient retournés chez eux en chantant :

Prendre un p’tit coup c’est doux et agréable ;