Page:Laberge - Le destin des hommes, 1950.djvu/224

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
222
LE DESTIN DES HOMMES

années qu’il est mort elle cherche en vain à se représenter ses traits, sa figure. Tout est effacé. Ah ! il est bien mort le mari de la veuve Rendon.


Alors qu’elle avait un emploi à la ville, la veuve Rendon recevait chaque année, à Noël et à son anniversaire de naissance, une carte de bons souhaits d’un couple âgé qu’elle avait rencontré à Montréal et qui demeurait aux États-Unis. Pendant les trois premières années passées à Lavoie, ses vieux amis avaient continué de penser à elle et de lui exprimer leurs meilleurs vœux de bonheur. Mais, depuis deux ans, elle n’a rien reçu. Alors, elle suppose qu’ils sont morts. Ça c’est réellement triste de songer que les rares amis que vous aviez sont disparus, que jamais vous ne les reverrez, que jamais vous n’aurez de nouvelles d’eux. Qu’il est donc pitoyable de se sentir seule, absolument seule !


Le magasin est calme, silencieux. Aucune cliente. C’est la fin d’un après-midi de février. La veuve Rendon est assise, perdue en des songeries… Elle regarde ses souliers, de vieux souliers qui ont beaucoup d’usure, des souliers qui remontent à deux ans. Ah ! que la vie d’aujourd’hui est donc différente de celle d’autrefois alors qu’elle ne s’achetait jamais moins de trois paires de souliers à la fois, trois paires d’une nuance différente. Un jour, elle avait fait le compte des chaussures que renfermait sa garde-robe. Vingt-sept paires de souliers. Alors, pour faire de la place, pour se débarrasser, elle en avait pris vingt-cinq paires et les avait jetées dans la poubelle. Jamais, à cette époque, elle se serait imaginé qu’elle irait un jour chez le cordonnier pour faire poser une nouvelle semelle à sa chaussure. Dieu, que les temps sont changés !