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LE DESTIN DES HOMMES

Ah ! il en survient des infirmités lorsqu’on commence à se faire vieux.

Ce qui la préoccupait le plus cependant, c’était des faiblesses de cœur qu’elle éprouvait au moindre effort. Sûrement qu’elle avait le cœur malade.


Dans le passé, la veuve Rendon en avait entendu bien des sermons à Notre-Dame par des prédicateurs fameux, mais jamais elle n’avait ouï rien de semblable à la retraite prêchée à Lavoie par un père oblat. C’était des clameurs dans l’église, de grands éclats de voix, des gestes désordonnés, menaçants, furibonds afin d’inspirer la terreur. Puis, dans le chœur, les enfants, les bras en croix, criaient et priaient de toutes leurs forces pour assurer le salut de leurs parents. Et le soir, à sept heures, les cloches sonnaient le glas. À ce lugubre appel, les villageois devaient se jeter à genoux à l’endroit où ils se trouvaient et réciter sept Ave avec supplique pour convertir les pécheurs. « C’était tragique », déclarait la veuve Rendon, « mais ce n’est pas ainsi que je comprends la prière. Ça, c’est du toc, du théâtre, le genre espagnol. On cherche à produire une trop forte impression et l’on manque son coup. »

Dans son adversité, elle devenait impatiente, la veuve Rendon. Elle avait beau prier, implorer, elle n’obtenait rien. Sûrement que Dieu était aussi dur, aussi impitoyable que les humains. Chaque jour, elle voyait passer des femmes et même des vieux se rendant à l’église par routine, par habitude. La marchande, elle, lorsqu’elle y allait, aimait à être seule afin de se recueillir, de prier avec son cœur. Elle détestait de voir une foule dans le temple. Cela lui rappelait le troupeau des solliciteurs qu’elle avait vus jadis dans l’antichambre du bureau d’un ministre à qui ils allaient demander des faveurs.