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LE DESTIN DES HOMMES

rouge à lèvres, de vernis pour les ongles, des lotions, etc. Si l’une des villageoises demandait à la marchande une paire de couvertures pour son lit, elle disait qu’elle n’en avait pas dans le moment mais qu’elle en attendait incessamment. « J’en recevrai demain ou après-demain », assurait-elle. « Repassez et vous en aurez ».

Alors, elle consultait le catalogue de la Maison Eaton, de Montréal et écrivait en hâte disant de lui envoyer immédiatement la marchandise demandée dont elle incluait le prix avec la commande. Lorsque la cliente revenait, elle lui remettait les couvertures après avoir pris un honnête profit. Et il en était ainsi pour une foule d’autres choses. Dame, quand les fonds manquent pour avoir constamment en main un assortiment varié de marchandises, il faut recourir à de petits trucs pour maintenir son commerce et arracher sa petite vie. Aussi souvent qu’autrement, c’était les travaux de couture qui lui permettaient de manger et de se chauffer. Des femmes lui apportaient de vieux manteaux verdis ou rougis par le soleil en lui disant : « Retournez-moi donc ce vêtement ». Elle le défaisait d’abord et le refaisait ensuite en mettant le revers de l’étoffe au dehors. « Il est aussi beau qu’un neuf », assurait la marchande à la villageoise en lui remettant l’article. À l’automne elle était fort occupée pendant quelques semaines par ce genre de travail. Même, il lui arrivait de refaire des paletots d’hommes. Pour gagner sa pitance, elle prenait tout ce qui se présentait.

Et depuis des années, l’on continuait de voir dans sa porte, la pancarte portant le mot : MODISTE.

Il y avait cinq ou six ans que Mme Rendon était venue s’établir à Lavoie, pauvre village à dix milles du chemin de fer, où l’on se rendait par une méchante route de sable traversant de maigres fermes. Les gens de la place