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LE DESTIN DES HOMMES

Et comme le mari insistait, du revers de la main elle lui fit sauter la tasse des doigts, l’envoyant sur le plancher où elle se brisa en éclats pendant que le liquide se répandait sur le tapis.

Plus tard, alors qu’ils étaient mariés depuis dix ans, la femme reçut une lettre de sa mère demeurée en Angleterre, lettre dans laquelle la vieille femme disait son ennui de vivre seule, loin de ses deux filles qu’elle n’avait pas vues depuis tant d’années.

— Mais vas la voir ta mère, suggéra le mari. Ça lui fera plaisir de passer une couple de semaines avec toi et ça te fera du bien à toi de voyager, de faire la traversée. Ce sera une distraction qui te sera très profitable.

— Tu voudrais m’envoyer là-bas pour qu’il m’arrive un accident, tu voudrais que je ne revienne pas. C’est ce que tu désires. Je m’imagine que tu serais pas lent à faire entrer une autre femme dans la maison. Hé bien, je n’irai pas.

Ah ! Philémon Massé avait une femme bien aimable, bien charmante.

Elle-même reconnaissait qu’elle avait un sale caractère.

« Lorsqu’on n’est pas capable de s’endurer soi-même, il est bien difficile d’endurer les autres, » déclarait-elle franchement un jour.

En une semaine, pas moins de dix servantes qui s’étaient présentées chez elle avaient, les unes pris la fuite lors de leur première entrevue, d’autres avaient quitté la place après quelques heures d’emploi et les autres avaient été congédiés par l’irascible maîtresse.

Travailler, se dépenser, se dévouer et ne jamais rencontrer d’appréciation, ne jamais voir un sourire illuminer la figure de sa compagne, c’est pénible, extrêmement pé-