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LE DESTIN DES HOMMES

laquelle il avait conclu sa dernière vente, il avait oublié la lettre qu’il avait écrite au cours de l’après-midi et qu’il se disposait à aller mettre à la poste lors de l’arrivée du fermier. Je la mettrai dans la boîte demain matin, fit-il. Là dessus il se mit au lit et s’endormit.

Le lendemain matin, après son déjeuner, il mit à la poste la lettre à Isobel Brophy. À la même heure, de l’autre côté de l’océan, celle-ci confiait également une communication au service postal à l’adresse de Philémon Massé. Comme dans un pays et dans l’autre, l’on célébrait par un congé la fête du souverain, les deux épitres reposèrent tout le jour dans les bureaux du gouvernement.

Ce n’est que le soir qu’elles partirent pour leur destination. Les huit jours que Philémon Massé s’était accordés pour liquider ses affaires furent bientôt écoulés. La veille de son départ, il alla acheter son billet de chemin de fer, afin de s’embarquer sans retard le lendemain matin. En se rendant à la gare, il se rendait compte qu’il disait adieu à la petite ville où il avait vécu jusque-là, où son père et sa mère étaient inhumés, il savait qu’il laissait derrière lui tous ses souvenirs, mais il n’éprouvait aucun regret. L’avenir lui paraissait trop beau. Dans le train qui l’emportait à Rochester, le jeune homme avait l’impression de voler à la conquête du bonheur. Son esprit était plongé dans l’allégresse. Il s’en allait occuper un emploi lucratif et il n’avait pas le moindre doute qu’Isobel Brophy accepterait de se rendre au Canada et de l’épouser. Décidément, la vie était belle.

Le soir de ce jour-là, une lettre arriva pour lui à Formont. Il ne la reçut jamais.

Les jours qui suivirent son arrivée à Rochester, il allait chaque matin réclamer une lettre au bureau de poste restante. Il n’y avait rien. Évidemment se raisonnait-il, il faut